(Québec) « Le Québec est chanceux de compter sur lui », disent deux ex-ministres d’allégeances opposées. Depuis le début de la crise de la COVID-19, les Québécois n’en ont plus que pour Horacio Arruda, directeur national de santé publique. Portrait d’un homme studieux, sensible, même « rigolo », mais intraitable devant la pandémie.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« La peur, c’est une très mauvaise conseillère. Elle fait faire des affaires qui n’ont pas de crisse de bon sens. » 

Sa déclaration en point de presse, dès le début de la crise de la COVID-19, Horacio Arruda l’a tout de suite regrettée. Avait-il fait un faux pas ? « Il était mal à l’aise, c’est évident », souligne Réjean Hébert, ancien ministre péquiste de la Santé, qui a échangé avec le directeur national de santé publique dans les heures qui ont suivi.

Mais pour ceux qui connaissent depuis longtemps ce fils d’immigrants portugais arrivés au Québec à la fin des années 50, cette sortie n’avait rien d’étonnant. Arruda a toujours été un passionné qui a son franc-parler. « Quand il a laissé tomber ça, je me suis dit : c’est bien lui ! », ajoute, amusée, France Amyot, qui l’a côtoyé comme chef de cabinet à la santé dans les gouvernements Landry et Marois.

Le Dr Richard Massé, lui-même ancien directeur national de santé publique, n’a pas été davantage étonné par cette déclaration faite à la fin de janvier. L’homme qu’il avait recruté il y a plus de 20 ans sait comment s’exprimer pour faire passer un message qu’il juge important. « C’est quelqu’un qui est très sensible aux gens. Dans une situation de crise, ça compte. »

Sous les feux de la rampe

Les points de presse quotidiens que donne Horacio Arruda aux côtés du premier ministre François Legault l’ont projeté sous les feux de la rampe. L’homme de 59 ans est pourtant une figure bien connue du milieu de la santé depuis plus de deux décennies. 

Il était aux barricades pour stopper l’avancée du SRAS en 2003. Il était le véritable chef d’orchestre de la réponse de Québec à la crise du H1N1 en 2009, se souvient le Dr Yves Bolduc, ancien ministre de la Santé. Et quand le brasier a éclaté à Lac-Mégantic, en 2012, il a sauté dans sa voiture pour diriger les opérations sur la scène du terrible accident ferroviaire. « Il fallait protéger la population du nuage toxique provoqué par l’incendie, puis s’assurer que l’eau était encore potable », rappelle Réjean Hébert, qui s’était aussi rendu sur les lieux rapidement.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le ministre de la Santé Yves Bolduc et Horacio Arruda font le point sur la crise de la grippe H1N1 en 2009.

Un fonctionnaire de choc. C’est ainsi que le décrit l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette, qui a travaillé étroitement avec le Dr Arruda. « Tu lui poses une question et il a la réponse au bout des doigts. Et s’il ne l’a pas, il te la donne en moins d’une heure », observe-t-il. « Tu peux lui téléphoner à minuit, à 4 h du matin, il répond toujours présent ! » 

« Un rigolo »

Horacio Arruda est né au Québec, en 1960. Ses parents étaient arrivés depuis peu des Açores, archipel au milieu de l’Atlantique et territoire portugais. Dans l’île de São Miguel, ils vivaient à Relva, petit village très pauvre juché sur une falaise surplombant la mer, près de Ponta Delgada, principale ville de l’île. À son arrivée au Québec, la famille du jeune Horacio s’établit à Sainte-Thérèse, une municipalité où, c’est peu connu, on trouve bon nombre de Portugais essentiellement venus des Açores.

Horacio Arruda garde toujours ce brin de folie particulier aux insulaires. « C’est un rigolo », disent à l’unisson les médecins Juan Roberto Iglesias et Richard Lessard, qui lui ont enseigné à l’Université de Sherbrooke. « Il aime beaucoup rire, il vire tout en farce », poursuit Lessard, devenu avec le temps une sorte de mentor pour Arruda. Un haut fonctionnaire qui, dans un point de presse officiel, recommande aux adolescents de « reporter leurs échanges de produits biologiques » a manifestement un bon sens de l’humour. 

Le Dr Lessard décrit le Dr Arruda comme quelqu’un qui « aime la vie ». « Ce n’est pas un ermite. […] C’est facile d’entrer en contact avec lui », dit-il. Bon vivant, il aime bien manger et bien boire. Il ne pratique pas d’activités physiques, hormis la marche.

Sa page Facebook est comme un dépliant de promotion touristique pour les Açores. Et ses photos le montrent en costume d'époque, ou encore dans un vignoble, détendu, une grappe de raisins à la bouche.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Horacio Arruda montre son côté givré sur les réseaux sociaux.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Horacio Arruda montre son côté givré sur les réseaux sociaux.

Humilité désarmante

Pendant trois jours, sans succès, La Presse a demandé une entrevue au Dr Arruda. Sa réponse a été d’une humilité désarmante, qui contraste avec l’homme public qui cette semaine lançait son autoritaire « j’ordonne ! » pour que la population se plie à des directives strictes pour limiter la propagation de la COVID-19.

« Je suis une personne bien ordinaire et actuellement, je dois mettre mes énergies à lutter contre cette menace pour mes concitoyens », a-t-il répondu dans un courriel.

Je ne comprends pas l’intérêt qu’on me porte en ce moment. Je ne crois pas que ma vie privée soit d’intérêt public. Ce que le public doit retenir, c’est le message que je porte.

Horacio Arruda

Horacio Arruda est toujours discret sur sa vie privée ; il n’en parle guère. « Il m’a dit une fois que sa famille était sévère, sa mère très autoritaire », une confidence si rare que l’ancienne ministre déléguée à la Santé Lucie Charlebois s’en souvient encore. Mercredi, le mandarin s’est ouvert un peu en conférence de presse. Il a admis vivre durement le fait d’être isolé de sa famille depuis plusieurs jours. Il trouve quotidiennement du réconfort dans la musique, des chansons populaires – jamais les mêmes, a-t-il confié.

Le Dr Juan Roberto Iglesias, celui qui a créé le poste de Directeur général de santé publique – dans les années 1990 –, connaît bien Arruda. Il lui a enseigné à la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke au début des années 1980. Ils sont toujours restés en contact – il était même convive à son mariage en 1985, avec Nicole Mercier, toujours médecin de famille à Saint-Eustache.

« C’était un étudiant passionné, celui qui demandait toujours ‟pourquoi ?”. Il ne lâchait jamais », se souvient Iglesias, qui sous Philippe Couillard était secrétaire général du gouvernement, numéro un des fonctionnaires québécois. Encore aujourd’hui, « il a la tête dure ; quand il n’est pas d’accord avec une décision, il revient sans cesse te voir comme s’il était attaché avec un élastique ! Il ne lâche jamais le morceau, comme un pitbull », dit Iglesias, hilare.

Trouver les bons mots

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Arruda, en 2008, pendant la crise de la salmonellose. À droit: Guy Auclair, porte-parole du ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec.

De point de presse en point de presse, les Québécois ont découvert au cours des dernières semaines un communicateur étonnant. « Il n’a pas besoin de hausser le ton, il a de l’intensité », résume Yves Bolduc. Dans sa jeunesse, Arruda a songé à des études de théâtre. Il a finalement opté pour une carrière plus sûre, la médecine. 

« Il a une façon de s’exprimer un peu théâtrale. Il a un bon sens de l’humour. Parfois beaucoup. Mais ça détend les gens. Ça permet de faire passer des choses difficiles », observe le Dr Richard Massé, qui parfois encore reçoit un coup de fil d’Arruda, dont il est resté très proche. On a pu voir l’aspirant acteur au point de presse mercredi ; pour illustrer l’imprudence des citoyens qui se croient à l’abri du virus parce qu’ils portent un masque, le voilà qui se palpe subitement tout le visage, ses lunettes subitement déplacées. Une aubaine pour les caméras.

IMAGE TIRÉE D'UNE VIDÉO, LA PRESSE

Le Dr Arruda en point de presse, mercredi

« Sa capacité de trouver les bons mots, c’est sa force », résume pour sa part Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens, qui le côtoie depuis quelques années.

Pour Arruda, la santé publique est une mission. Rien n’est pour lui plus important. Nommé directeur de la protection de la santé publique en 2000, il devient directeur national de santé publique, au rang de sous-ministre adjoint à la Santé en mai 2012 – ce poste est réservé à un médecin formé en santé communautaire. En le nommant, il y a huit ans, le ministre Yves Bolduc a relevé ses longs états de service, comme sa « connaissance fine des rouages du réseau de la santé et du Ministère ».

Le Dr Richard Lessard mentionne que le Dr Arruda a un sens de la responsabilité important. « Il s’appuie toujours sur des bases scientifiques solides. Il est très pro », dit-il. Même ses patrons politiques ne pourraient le convaincre de livrer un message différent de la réalité. 

« Disons que s’il travaillait pour Donald Trump, Horacio aurait claqué la porte depuis longtemps », observe Juan Roberto Iglesias. Le directeur de santé publique a deux problèmes, poursuit, amusé, son ancien professeur. « Il est intarissable, il parle énormément, quand on avait des présentations à faire, il fallait lui dire : tu as 10 minutes, et tu ne débordes pas ! » Mais Arruda s’est amélioré sur le plan des communications au fil des ans, observe son ancien tuteur.

« Au début, il était toujours un peu décousu, son message n’était pas toujours clair. Il a appris », observe Iglesias.

Bourreau de travail

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES

Le Dr Arruda, en 2011, fait le point sur l'activité grippale de la province.

Aussi, autre problème, Arruda est par nature susceptible de se tuer au travail. « Pour lui, la santé publique est une tâche sacrée ! observe Iglesias. Il veut sauver la population, et pour y arriver, il n’y a pas de limites. » Les collègues d’Arruda ont dû le convaincre de prendre un bon moment de repos après la crise du H1N1. Le Québec avait traversé de justesse avec succès une course aux vaccins, une très grosse opération en 2009 et 2010.

Diplômé de Sherbrooke en 1983, Arruda s’est spécialisé comme infectiologue et épidémiologiste – formation idéale pour faire face à la crise actuelle. Il faut savoir que pour la médecine traditionnelle, la « santé publique » – à l’époque, on parlait de « santé communautaire » – est souvent perçue comme un parent pauvre. Les spécialistes de santé publique sont vus par leurs pairs comme des scientifiques hermétiques, théoriques, parfois lunatiques. Et souvent décollés de la réalité.

Or, Arruda est au contraire quelqu’un de très concret. « Dans un secteur où on trouve beaucoup de théoriciens, il était reconnu pour son pragmatisme, sa capacité de rester collé à la réalité », rappelle René Rouleau, qui l’a connu à l’époque où il dirigeait la Régie régionale de la santé à Montréal. À l’intérieur de sa spécialité, des pairs l’ont parfois critiqué : « On disait qu’il avait tendance à tergiverser », confie un collègue spécialiste. Or, personne ne peut penser que le Québec a tergiversé dans sa lutte contre la COVID-19.

Arruda a toujours eu des rapports respectueux, mais jamais obséquieux, avec ses patrons politiques, libéraux, péquistes et même caquistes aujourd’hui. Ces derniers le lui rendent bien et relèvent que le Québec a été à l’avant-garde de la lutte contre la COVID-19. En entrevue, Lucie Charlebois et Réjean Hébert, ex-ministres libérale et péquiste, ont spontanément, le même commentaire. « Le Québec est chanceux de pouvoir compter sur Horacio Arruda aujourd’hui ! »