(Édimbourg) Alors que la plupart des pays européens s’isolent, la Grande-Bretagne adopte une stratégie contraire. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Rarement le fameux slogan britannique « Keep calm and carry on » (Restez calmes et continuez) n’aura été plus approprié.

Malgré la crise sanitaire qui secoue le monde entier, le Royaume-Uni continuait, jusqu’à lundi après-midi, de faire comme si de rien n’était, en dépit d’un taux de contamination en constante augmentation.

Alors que les commerces, pubs, installations et écoles étaient encore ouverts, le premier ministre Boris Johnson s’est contenté d’inciter les Britanniques à « éviter les contacts non essentiels avec les autres », sans toutefois annoncer de mesures radicales.

Lundi matin, c’était ainsi « business as usual » à Édimbourg, en Écosse. Une heure de pointe quasi normale. Des centaines de travailleurs qui se rendaient au boulot. Des cafés bien ouverts. Des cours d’école animées. Comme si la psychose n’avait pas encore atteint cette région du monde.

« Tant que nous n’avons pas d’avis contraire, ça continue », s’est contenté de nous dire la directrice de l’école primaire Tollcross, Margaret Gilmour, refusant de s’avancer davantage.

La cloche a sonné, les enfants sont rentrés en rangs dispersés pour rejoindre leurs classes pendant que leurs parents leur faisaient des bye-bye affectueux.

« Immunité collective »

Certes, le Royaume-Uni est encore relativement peu touché par l’épidémie de COVID-19, avec 1543 cas et moins de 40 morts.

Mais la vraie raison de cet apparent laisser-aller relève plutôt d’une audacieuse stratégie gouvernementale.

Estimant qu’il est trop tard pour enrayer l’épidémie, le premier ministre Boris Johnson a en effet choisi l’approche de « herd immunity » ou, si vous préférez, « l’immunité de masse » ou « immunité collective ».

Concrètement, il s’agit de laisser la population au contact de la COVID-19, afin que celle-ci développe d’elle-même une immunité contre le virus, qui deviendrait alors moins contagieux. Tout le contraire des stratégies observées en Italie et en France, qui prônent plutôt le confinement et les tests à grande échelle.

PHOTO RICHARD POHLE, ASSOCIATED PRESS

Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni, en conférence de presse, lundi

« Il n’est pas possible d’éviter que tout le monde attrape le virus. Et ce n’est pas non plus souhaitable, car il faut que la population acquière une certaine immunité », justifiait la semaine dernière Patrick Vallance, conseiller scientifique du gouvernement britannique.

Selon lui, il faudrait que 60 % des habitants (40 millions de personnes) soient contaminés par le coronavirus pour que la population développe une immunité. Le gouvernement britannique espère ainsi retarder le pic de l’épidémie à l’été, ce qui permettrait aux services de santé d’absorber le choc.

Pas l’unanimité

Sur papier, peut-être. Mais cette approche est loin de faire l’unanimité. Plusieurs scientifiques au Royaume-Uni ont ainsi dénoncé cette stratégie. Car si la stratégie de l’immunité collective s’avère efficace en « temps de paix » sur des populations vaccinées, comme les enfants et la rougeole, son efficacité reste à prouver dans le cas d’une épidémie en cours, et à plus forte raison dans le cas du coronavirus, une bête qu’on connaît encore peu.

« C’est un risque considérable, résume Patrice Bourdelais, démographe, historien des épidémies et chercheur émérite à l’École des Hautes Études en sciences sociales à Paris (EHESS). Car jouer cela sur une épidémie sans intervention préventive est l’assurance de laisser se propager le virus… Et comme le taux d’équipement en respirateurs au Royaume-Uni est faible, nous assisterons sans doute à un nombre de morts important. »

Prendre cette décision de façon délibérée alors que l’on pourrait faire différemment, je ne connais aucun précédent.

Patrice Bourdelais, démographe, historien des épidémies et chercheur émérite à l’École des Hautes Études en sciences sociales à Paris

Inquiétude

Sur le trottoir aussi, les critiques se font entendre. Si les Britanniques apprécient le fait de pouvoir continuer à travailler et jouir de certaines libertés, plusieurs, à Édimbourg, s’inquiètent devant l’inexorable progression de l’épidémie.

« Ça nous rassurerait, quand même, s’ils prenaient une décision ferme, lance Maria-Angela, mère de deux enfants. Et puis, je ne crois pas trop à cette histoire d’immunité collective. J’ai l’impression qu’ils nous utilisent comme des cobayes pour une expérience. »

PHOTO SIMON DAWSON, REUTERS

Un homme portant un masque visitait lundi la National Gallery, à Londres.

Certains, dans tous les cas, n’ont pas attendu le gouvernement avant d’agir – ou plutôt LES gouvernements, puisque l’éducation relève du Parlement écossais, lequel souhaite toutefois une harmonisation des décisions avec Londres pendant la crise.

Selon les parents rencontrés lundi dans la cour de l’école Tollcross, il y avait deux fois moins d’élèves que d’habitude, plusieurs familles ayant décidé de retirer leurs enfants volontairement. À l’école voisine de Gillespie, une pétition serait même en circulation pour réclamer la fermeture de l’établissement.

Ryan, ingénieur informatique, nous apprend par ailleurs que son entreprise n’a pas attendu les consignes du gouvernement pour instaurer le télétravail. « Nous prenons la journée pour voir si cela fonctionne. »

Pas facile de fermer

Pour d’autres, c’est moins évident. Au bazar Ali’s Cave, rue Lothian, on s’inquiétait de devoir fermer, même si l’on admet que la clientèle est de plus en plus rare depuis quelques jours.

« Et on fait quoi si on nous demande de fermer ? demande Ali Jr, fils du patron. Nous n’avons aucune assurance contre ce genre de problèmes et j’ai quatre employés à payer. Je pense que nous allons devoir manger des toasts au beurre d’arachides pendant quelques semaines. »

Alors que la pression grandit sur Boris Johnson, qui arbore ces jours-ci un visage beaucoup plus grave qu’à l’habitude, il ne serait pas étonnant que le gouvernement britannique revoie sa stratégie plus tôt que tard. Le premier ministre avait déjà haussé le ton lundi, au moment d’écrire ces lignes.

À noter que les matchs de soccer ont déjà été suspendus et que le tournoi de Wimbledon, prévu à la fin de juin, sera en toute logique annulé. La reine Élisabeth II, 93 ans, n’a pas non plus demandé son reste. Elle a fui Buckingham Palace !