(Ottawa) Alors que le Cabinet fédéral est divisé sur la justesse de fermer les frontières aux voyageurs pour lutter efficacement contre la propagation de la COVID-19, le gouvernement Trudeau devrait annoncer ce lundi qu’il limitera à quatre le nombre d’aéroports au pays où les aéronefs en provenance de l’étranger pourront atterrir. Toutefois, cette mesure ne touchera pas les vols entre le Canada et les États-Unis.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Selon des informations obtenues par La Presse, dimanche soir, les aéroports internationaux de Montréal, de Toronto, de Calgary et de Vancouver seraient les seuls pouvant accueillir des vols commerciaux de l’étranger jusqu’à nouvel ordre.

Des mesures de contrôle plus serrées pour les voyageurs débarquant à ces aéroports seraient aussi mises en œuvre. Les partis de l’opposition pressent depuis quelques jours déjà Ottawa d’adopter des mesures plus musclées aux frontières et dans les aéroports alors que 325 cas étaient confirmés au Canada, dimanche soir.

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Presser les voyageurs à l’isolement

Sentant la pression, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a exhorté sans équivoque dimanche les Canadiens qui reviennent au bercail à s’astreindre à une période d’isolement volontaire. « Je recommande fortement à tous les voyageurs venant de l’étranger de prendre la précaution supplémentaire de s’isoler pendant 14 jours », a-t-il écrit sur son compte Twitter.

Également frustrée devant la lenteur du gouvernement Trudeau à agir, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et la direction régionale de la santé publique doivent pour leur part annoncer lundi matin que la Ville de Montréal compte envoyer des employés municipaux et des policiers à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Le but étant de s’assurer que la demande d’isolement volontaire de 14 jours pour toute personne qui provient de l’extérieur du pays est bien comprise, y compris par les touristes.

Les nouvelles mesures du gouvernement fédéral doivent être annoncées par le premier ministre Justin Trudeau vers 13 h. Par la suite, le ministre Bill Blair, le ministre des Transports, Marc Garneau, la vice-première ministre Chrystia Freeland, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, et le président du Conseil, Jean-Yves Duclos, tiendront une conférence de presse.

Trudeau critiqué

M. Trudeau est la cible de virulentes critiques au Québec en raison de sa gestion de la crise alors que son homologue québécois François Legault, qui tient des conférences de presse quotidiennes pour faire le point sur la situation, reçoit des éloges. Chose certaine, plusieurs ministres pressent M. Trudeau d’être davantage à l’avant-scène, d’autant que les Canadiens veulent être rassurés par leurs dirigeants au moment où la crise risque de s’aggraver.

M. Trudeau doit encore s’astreindre à un isolement volontaire de deux semaines avec ses trois enfants parce que sa femme Sophie Grégoire a contracté la COVID-19 au retour d’un voyage à Londres.

Dans une entrevue accordée au réseau LCN, dimanche, M. Trudeau a indiqué que son gouvernement n’écartait aucune option concernant les frontières. Mais il a exprimé tout haut le dilemme qui tenaille en privé les membres de son cabinet. Selon nos informations, des ministres influents comme la vice-première ministre Chrystia Freeland et Jean-Yves Duclos réclament des mesures plus musclées à la frontière tandis que d’autres comme la ministre de la Santé Patty Hajdu et le premier ministre Justin Trudeau lui-même préfèrent s’en remettre aux recommandations des experts. Les experts sont d’avis que fermer la frontière ne permettrait pas de stopper la propagation.

À l’animateur Pierre Bruneau qui lui demandait ce qu’attend son gouvernement pour resserrer les contrôles dans les aéroports, M. Trudeau a fait valoir que le nouveau coronavirus ne respectait pas les frontières.

Il faut toujours prendre des décisions ancrées dans la science et en suivant les recommandations de santé publique. Quand le virus est apparu en Chine, les États-Unis, l’Italie et d’autres pays ont fermé leurs frontières carrément aux Chinois et cela n’a pas fonctionné.

Justin Trudeau

« Il y a quand même eu une hausse des cas de virus. Nous avons géré différemment en faisant des suivis directs avec les voyageurs et on a pu empêcher qu’il y ait une augmentation du nombre de cas. Oui, nous avons pris des mesures et nous allons prendre plus de mesures aussi. Mais nous allons nous appuyer sur les recommandations », a affirmé le premier ministre.

M. Trudeau a tout de même pris soin d’ajouter : « Mais je vous rassure. Il n’y a rien qui est écarté comme possibilité. »

En privé, le chaos qu’a provoqué l’administration de Donald Trump dans les aéroports internationaux au cours des derniers jours après avoir annoncé que tous les voyages en provenance d’Europe pour une période de 30 jours étaient suspendus était sur les lèvres de plusieurs ministres dimanche.

À l’aéroport international O’Hare de Chicago, par exemple, des centaines de voyageurs américains revenant de l’étranger étaient entassés dans les couloirs pendant des heures en attendant de passer aux douanes et de récupérer leurs bagages. Les aéroports sont ainsi devenus des foyers d’incubation de la COVID-19, selon plusieurs. Conséquence directe de cette décision prise sans consultation, on craint d’ailleurs que les États-Unis supplantent l’Europe pour devenir le nouvel épicentre de la pandémie.

On réclame le même genre de décision au Canada. Mais la décision de Trump de fermer la frontière à l’Europe risque d’aggraver la situation. On va se retrouver avec plus de gens infectés par le virus à cause de cela. Ce n’est certainement pas ce que l’on souhaite ici.

Une source gouvernementale

Contrôle plus sévère pour le SRAS

Dans l’entourage de la ministre de la Santé Patty Hajdu, on a rappelé que le gouvernement fédéral avait imposé un contrôle plus serré dans les aéroports canadiens durant la crise du SRAS, mais que cela s’était avéré inutile.

« Durant la crise du SRAS en 2003, plus de 2,3 millions de voyageurs ont été contrôlés avec des scanners thermiques dans les aéroports canadiens et pas un seul cas de SRAS n’a été détecté. […] C’est pour cela que la Dre Theresa Tam et la ministre Hajdu parlent des recommandations de la santé publique qui disent que la manière la plus efficace de réduire la propagation du virus est de bien communiquer les gestes à poser individuellement : se laver les mains souvent, rester à la maison si on est malade et maintenant de s’isoler à la maison pendant 14 jours si on revient d’un voyage », a-t-on indiqué.

Mais pour répondre aux critiques et rassurer une population de plus en plus inquiète, certains ministres croient que des mesures plus robustes à la frontière sont devenues inévitables.

Il est toutefois hors de question de fermer la frontière canado-américaine, a affirmé M. Trudeau dans l’entrevue à LCN. Un tel « scénario » n’a jamais été évoqué durant les deux entretiens qu’a eus M. Trudeau avec le président américain au cours des derniers jours.

« Nous avons une approche extrêmement coordonnée. Mais on ne voit pas une situation ou un scénario où on pourrait fermer la frontière », a indiqué le premier ministre.

M. Trudeau a tout de même pris soin de répéter l’appel lancé samedi par le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne aux Canadiens se trouvant à l’étranger de rentrer le plus rapidement possible au pays.

Cet appel a été lancé non pas parce que le gouvernement canadien compte fermer ses frontières à certains pays, comme l’ont fait les États-Unis, mais parce que les vols commerciaux pouvant ramener les Canadiens de l’étranger risquent de devenir rarissimes au cours des prochains jours et des prochaines semaines.

– Avec Audrey Ruel-Manseau, La Presse