Des hôpitaux débordés qui manquent de tout : masques, gants, combinaisons de protection. Des malades qui ont le temps de mourir avant d’avoir pu obtenir leur diagnostic. Des médecins et des infirmières qui tombent comme des mouches.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Le système de santé en Iran est complètement submergé par l’épidémie de COVID-19, selon le témoignage d’une chirurgienne jointe jeudi à Téhéran. Affiliée à un hôpital privé de la capitale iranienne, la médecin, qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité, a qualifié la situation de « tragique ».

Les conditions sanitaires sont « très, très, très mauvaises », selon elle. « Il n’y a pas assez de lits, pas assez de scanneurs, pas assez de kits de détection. »

Le pire, c’est que les hôpitaux publics manquent aussi d’équipement de protection pour le personnel médical.

« Des infirmières font face aux cas les plus sévères, dans des unités de soins intensifs, sans gants, sans masque, sans combinaison de protection. Elles combattent le virus à mains nues. »

Et elles en meurent. Selon les statistiques officielles, une vingtaine de médecins seraient morts après avoir contracté le coronavirus. Notre interlocutrice en connaît au moins un : il avait soigné des athlètes qui avaient assisté à une compétition d’haltérophilie, à Rasht, dans le nord-ouest de l’Iran.

Les médias sociaux rapportaient jeudi la mort de Shahrouz Karimian, infirmière-chef de l’hôpital Fayaz Bakhsh, à Téhéran.

« Des médecins appellent les gens à ne pas venir à l’hôpital, car si jamais il s’avère qu’ils n’étaient pas malades avant, ils le seront après leur visite », explique Nima Machouf, ex-candidate de Québec solidaire qui suit de près la situation dans son pays natal.

La pénurie d’équipement médical est en partie attribuable aux sanctions américaines. Mais la colère des Iraniens vise surtout les dirigeants de la République islamique, qui ont longtemps ignoré l’épidémie. Favorisant ainsi sa propagation fulgurante.

Épidémie sous-estimée

Officiellement, en date de vendredi, l’Iran recensait 11 364 cas de contagion à la COVID-19, dont 512 morts, ce qui le place au troisième rang des pays les plus touchés, après la Chine et l’Italie.

Mais les Iraniens ne croient pas à ces statistiques. La crise de confiance s’étend à la sphère politique. Exemple : Ahmed Farahani, député de Qom, la ville qui constitue l’épicentre de l’épidémie en Iran, accuse le pouvoir central de ne pas dire la vérité.

Le nombre de personnalités connues infectées par le coronavirus confirme l’impression d’une contagion à vaste échelle.

23 : nombre de députés iraniens infectés par la COVID-19, en plus d’un conseilleur du guide suprême, d’un vice-président, sans compter le ministre adjoint de la Santé, des artistes et des athlètes…

Selon des entrevues réalisées avec du personnel médical par l’équipe des Observateurs de France 24, des morts consécutives à une infection au SARS-CoV-2, virus responsable de la COVID-19, sont officiellement attribuées à des pneumonies ou à des embolies pulmonaires — autant de symptômes possibles de la COVID-19.

Ces rapports envoyés au ministère de la Santé permettent de minimiser l’ampleur de l’épidémie.

La stratégie du déni

La crise de confiance entre les Iraniens et leurs dirigeants est d’autant plus profonde que ces derniers ont longtemps ignoré l’épidémie.

Le guide suprême Ali Khamenei a même accusé les puissances étrangères d’avoir exagéré la crise pour empêcher les Iraniens de voter aux élections du 21 février. Les autorités ne voulaient pas non plus gâcher les célébrations de l’anniversaire de la révolution iranienne, le 11 février.

Sosa Soltani, un Montréalais d’origine iranienne en visite à Téhéran depuis deux semaines, a été consterné de n’avoir subi aucun test de détection de la COVID-19. « Je suis passé par le Qatar, et là, on a mesuré ma température. Mais à Téhéran, personne n’a rien vérifié. »

Depuis quelques jours, le gouvernement iranien essaie de rattraper le temps perdu. Mais c’est trop peu, trop tard.

Les écoles, les universités, les cinémas sont fermés. On exhorte les Iraniens à rester chez eux le plus possible. Mais les appels à la mise en quarantaine des principaux foyers de contagion, dont Qom, sont restés sans suite.

PHOTO ATTA KENARE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La pénurie d’équipement médical en Iran est en partie attribuable aux sanctions américaines. Mais la colère des Iraniens vise surtout les dirigeants de la République islamique, qui ont longtemps ignoré l’épidémie.

Méfiants face aux autorités, les Iraniens se rabattent sur des rumeurs, avec parfois des résultats tragiques. Récemment, une fausse information affirmait que la consommation d’alcool avait des vertus protectrices contre le coronavirus. Et une quarantaine de personnes sont mortes après avoir consommé de l’alcool frelaté !

La peur et la colère

Beaucoup d’Iraniens ont suivi le mot d’ordre de limiter leurs déplacements. Quand ils rentrent à la maison après avoir fait des courses, ils désinfectent tout, y compris leurs vêtements.

Ali Yazdan, ingénieur de Téhéran, raconte que sa voisine lui a récemment offert une banane.

« Je l’ai lavée avec de l’éthanol », raconte-t-il. Quelques jours plus tard, la voisine a reçu un résultat de test positif pour la COVID-19. Ali Yazdan hésite maintenant à aller voir ses parents, de crainte de contaminer son père, qui a les poumons fragiles.

Les Iraniens vivent dans la peur, mais leur sentiment dominant, c’est la colère contre leurs dirigeants.

« Ça ne fait pas une semaine qu’ils ont admis la gravité de la situation », s’indigne Ali Yazdan.

Notre chirurgienne de Téhéran remonte le fil de la contamination : des mollahs revenus de Chine à Qom ont vraisemblablement introduit le virus en Iran. La compétition d’haltérophilie, à laquelle participait une équipe chinoise, a peut-être créé un second foyer, à Rasht. Puis les dirigeants islamiques ont fait comme si de rien n’était et ont caché la réalité, pour des raisons politiques. Quand ils se sont réveillés, il était trop tard.