« Ça va s’en aller », disait mardi Trump au sujet de la COVID-19, dont il avait minimisé la gravité durant deux mois, ignorant les avertissements des experts et faisant passer ses intérêts partisans avant le bien-être de la population.

RIMA ELKOURI RIMA ELKOURI
La Presse

Le lendemain, dans son allocution du bureau Ovale, le miracle annoncé ne s’étant pas exactement produit — la pandémie venait d’être déclarée —, le président a changé de stratégie, échangeant une bêtise contre une autre. D’un coup de baguette magique, le virus qui devait s’en aller tout seul s’est transformé dans son allocution en dangereux « virus étranger » que les États-Unis allaient « vaincre » en fermant leurs frontières à bon nombre de voyageurs européens.

PHOTO DOUG MILLS, THE NEW YORK TIMES

Donald Trump lors de son allocution du bureau Ovale, mercredi

On pourrait y voir un changement de cap salutaire : pour la première fois, Trump reconnaissait que l’heure était grave et que la COVID-19 n’était pas une petite grippe qui allait disparaître d’elle-même au printemps. Malheureusement, son discours aux relents xénophobes — écrit avec l’aide de son influent conseiller anti-immigration Stephen Miller — n’était qu’une autre occasion ratée de faire passer la science avant la politique de bas étage. Après l’aveuglement volontaire, la désignation d’un bouc émissaire étranger. Cette stratégie de diversion, qui porte à croire que le danger est toujours ailleurs, est peut-être très pratique pour faire oublier la responsabilité de l’administration Trump dans la gestion désastreuse de la crise et donner l’impression d’agir avec fermeté. Mais elle est mal avisée d’un point de vue scientifique, selon les experts, car elle passe outre le fait que la COVID-19 est déjà en train de se propager sur le sol américain.

« Je ne pense pas que ce sera le moindrement efficace », a dit à VICE News un épidémiologiste de Harvard, le Dr Michael Mina, peu après l’annonce-surprise de Trump, mercredi soir.

En fin de compte, cette interdiction démontre sa dissonance cognitive continue face au fait que la COVID-19 suit une trajectoire de croissance exponentielle aux États-Unis.

Le Dr Michael Mina à VICE News

Ironiquement, cette mesure pourrait être plus bénéfique pour protéger l’Europe des voyageurs américains, qui sont sans doute plus nombreux que ne le disent les chiffres officiels à être infectés par le virus responsable de la COVID-19, dans un contexte où leur pays n’était pas prêt à affronter cette crise et où un trop faible nombre de citoyens ont eu accès à des tests.

La priorité, chez nos voisins comme ici, c’est de ralentir la croissance exponentielle de la COVID-19, d’« aplanir la courbe », en adoptant le plus rapidement possible des mesures de précaution radicales, comme celles annoncées jeudi par le gouvernement Legault.

Interrogée jeudi, à la radio de la CBC, pour savoir si le Canada imiterait les États-Unis en fermant ses frontières, la vice-première ministre Chrystia Freeland a dit ne pas avoir de « boule de cristal ». Chose certaine, a-t-elle pris la peine de préciser, toute mesure prise par le gouvernement canadien sera fondée sur des données scientifiques. « Au Canada, nous croyons en la science… »

Prendre des décisions fondées sur l’avis éclairé d’experts devrait toujours aller de soi. Mais en temps de pandémie, ça devient une question de vie ou de mort.

Les messages envoyés par un chef politique ne sont pas sans conséquence. S’il dit n’importe quoi, au mépris de la science, il met la santé de ses citoyens en péril.

Aux États-Unis, en cette ère de clivage extrême, les démocrates et les républicains ont eu tendance à évaluer différemment le risque que pose la COVID-19. Comme si un enjeu de santé publique était une question d’opinion comme une autre et que tous les avis se valaient, qu’ils soient fondés sur la science ou sur la stupidité. Alors que les démocrates étaient plus prompts à se laver les mains, les républicains ont davantage eu tendance à s’en laver les mains, à l’instar de leur président.

Il y a quelques jours à peine, 62 % des républicains considéraient que les médias exagéraient généralement la gravité de la COVID-19, alors que seulement 31 % des démocrates étaient du même avis, selon un sondage Axios-SurveyMonkey fait entre le 5 et le 9 mars auprès de quelque 4600 répondants.

Ces données vont dans le même sens que celles d’un autre sondage Reuters-Ipsos mené quelques jours plus tôt auprès de 1115 Américains : non seulement les démocrates étaient deux fois plus nombreux que les républicains à considérer la COVID-19 comme une menace imminente, mais ils étaient aussi plus nombreux à se laver les mains plus souvent et à prendre d’autres précautions.

Il n’y a peut-être là rien de surprenant. Si vous êtes fan d’un président qui méprise les scientifiques, nie l’urgence climatique et répète des faussetés sur la COVID-19, il est fort probable que vous ayez tendance à prendre sa « vérité alternative » pour une réalité. Il est fort probable aussi que vous vous abreuviez à des sources d’information comme Fox News qui vont vous conforter dans vos fausses croyances et vous dire que tout ça n’est qu’un vulgaire complot des démocrates pour faire tomber Trump. Il est fort probable encore que vous ayez cru le président sur parole lorsqu’il a prédit que le nombre de cas de COVID-19 aux États-Unis allait rapidement, comme par miracle, passer de 15 à « près de zéro ».

Mercredi, CNN a fait l’inventaire des faussetés que Trump et son administration ont colportées au sujet de la COVID-19 depuis le 10 février. Avant même que le président fasse sauter le « bêtisomètre » lors de son allocution du bureau Ovale, on en avait déjà débusqué 28. Vingt-huit fois où le président a failli à sa responsabilité de s’en remettre aux faits d’abord. Cela s’ajoute aux quelque 16 000 déclarations erronées ou trompeuses, toutes catégories confondues, du président répertoriées par le Washington Post durant les trois premières années de son mandat.

On pourrait trouver ça amusant si ce n’était pas aussi révoltant qu’inquiétant.

« La démocratie meurt dans l’obscurité », dit le slogan si juste du Washington Post. Pas juste la démocratie.