Alors que le ministère de la Santé et des Services sociaux est en train d’élaborer des stratégies afin de pouvoir accueillir simultanément un grand nombre de patients atteints de la COVID-19, certaines voix s’élèvent pour dénoncer le manque de lits dans le réseau de la santé québécois.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Président de l'Association des médecins d'urgence du Québec, le Dr Bernard Mathieu affirme que déjà, en temps normal, il manque de lits dans le réseau. Selon les plus récentes données de l’OCDE, le Canada compte 2,5 lits d’hôpital par 1000 habitants, soit moins que les États-Unis (2,8), l’Australie (3,8), la France (6,0) et le Japon (13,1).

« Il y a un problème de capacité dans le réseau », affirme le Dr Mathieu. Selon lui, au moins un ou deux hôpitaux supplémentaires seraient nécessaires à Montréal pour répondre à la demande en temps normal. « Et quand il y a une crise comme là, ça va nous obliger éventuellement à cesser certains soins », dit-il.

L’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, croit lui aussi que la capacité du réseau est insuffisante, particulièrement à Montréal. Dans un texte d’opinion publié jeudi dans Le Soleil, il souligne le manque d’hôpital au Québec. 

Par définition, sans être alarmiste, notre réseau fonctionne en permanence à pleine capacité. Il n’y a pas de marge de manœuvre […] C’est un vrai enjeu qui pourrait être encore plus mis en lumière avec l’arrivée [de la] COVID.

Gaétan Barrette, ex-ministre de la Santé

Selon M. Barrette, au moins 3000 lits de plus seraient nécessaires dans la grande région de Montréal. L’ex-ministre prévoit que si le nombre de cas de COVID-19 augmente rapidement, plusieurs interventions chirurgicales non urgentes devront être annulées.

En fin de journée jeudi, le MSSS a dit être en train de « convenir d’une stratégie d’optimisation de la capacité des établissements et des lits au cas où la situation nécessiterait une telle approche ». « Nous travaillons avec les professionnels du terrain, les fédérations médicales et nos partenaires pour convenir, entre autres, d’un ordonnancement des cas électifs et semi-électifs de manière à planifier ultérieurement les activités non urgentes et ainsi assurer une capacité optimale en établissement pour les gens qui nécessitent des soins ou une hospitalisation », a écrit le MSSS.

Manque de masques

Les hôpitaux du Québec comptent 3000 respirateurs. Québec a demandé à tous ses établissements de santé de centraliser leur matériel, comme les masques, pouvant servir dans la lutte contre la COVID-19 afin de mieux gérer les stocks. Mais certaines inquiétudes sont présentes sur le terrain. « On commence à manquer de matériel pour dépister. Je commence à être inquiet qu’on manque de matériel et de personnel », affirme le Dr Mathieu. Depuis quelques jours, le modèle de masque N-95 pour lequel les employés des urgences de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont avaient subi un test d’ajustement (fit test) n’est plus disponible à l’hôpital.

Les deux seuls patients qui sont actuellement hospitalisés au Québec à cause de la COVID-19 le sont à l’Hôpital général juif. L’établissement compte 87 chambres à pression négative. Le Québec compte 900 de ces chambres. En conférence de presse jeudi après-midi, la directrice des Services professionnels du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, la Dre Louise Miner, a souligné qu’il n’y avait pas de manque de masques actuellement sur son territoire. Mais si le nombre de cas de COVID-19 se multipliait, la situation pourrait changer.

Chef du service des maladies infectieuses au CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal, le Dr Yves Longtin a rappelé que 50 masques chirurgicaux par jour étaient nécessaires pour soigner un seul patient hospitalisé pour la COVID-19. Le Dr Longtin dit voir chaque jour dans la rue des gens sans symptômes porter des masques. Le médecin a souligné qu’il s’agit des mêmes masques dont les hôpitaux pourraient avoir prochainement besoin. « Il faut que les masques soient bien utilisés. Si vous n’avez pas de symptômes, ne portez pas de masque », a-t-il dit.

Au moins un vol massif de masques

Au moins une résidence pour aînés a été victime d’un vol massif de masques sanitaires, dans les derniers jours à Montréal, forçant la fin de la distribution en libre-service de ces équipements de protection. L’Association des établissements privés conventionnés (AEPC) recommande maintenant à ses membres de mettre leur stock de matériel médical en sécurité et de confier leur distribution à leurs employés. « Il y a des vols de masques », a dénoncé Annick Lavoie, directrice générale de l’association. « Il y en a qui partent avec les boîtes, donc on les garde de façon sécuritaire. » Les boîtes étaient placées à l’entrée d’une résidence pour que les visiteurs grippés puissent se couvrir la bouche et le nez. Pour l’instant, un seul établissement privé conventionné a rapporté un tel problème, mais « je peux facilement présumer que c’est arrivé dans d’autres établissements », a indiqué Mme Lavoie, qui a refusé de dévoiler le nom de la résidence en question. Les nouvelles mesures de sécurité visent à faire « en sorte qu’on ait suffisamment [de masques] pour ceux qui en ont vraiment besoin ». Les autorités de santé publique précisent que les masques ne sont utiles que pour empêcher un porteur infecté de propager le virus.

Des ratés au 811

La ligne Info-Santé 811 a connu des ratés, jeudi après-midi, alors que les appels de patients se multipliaient. Peu après 13 h, Santé Québec a annoncé sur Twitter qu’Info-Santé 811 éprouvait « des difficultés techniques, ce qui pourrait empêcher de joindre la ligne ». « Des mesures supplémentaires afin d’améliorer la situation seront mises en place », était-il écrit. Des lecteurs ont souligné à La Presse avoir appelé à plusieurs reprises le 811, avoir attendu plusieurs minutes et avoir vu la ligne coupée sans raison apparente. Tout patient pensant être atteint de la COVID-19 et désirant obtenir un test dans les cliniques de dépistage du Québec doit d’abord composer le 811 pour obtenir un rendez-vous. Les patients qui ont des questions sur leur état de santé en général sont aussi invités à appeler le 811 avant de se présenter dans les salles d’urgence des hôpitaux. Environ la moitié des appels au 811 ces jours-ci concerne la COVID-19. Un autre numéro de téléphone visant à offrir des informations générales sur la maladie a aussi été mis en service : 1 877 644-4545. En temps normal, la ligne 811 d’Info-Santé reçoit en moyenne 6000 appels par jour. Mercredi, le nombre d’appels avait presque doublé, atteignant 11 200. Conséquemment, le volume d’appels a aussi fait augmenter le temps moyen d’attente au téléphone, qui est passé de 12 à 48 minutes. Selon Robert Maranda, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux, il y a actuellement 100 répondantes au bout du fil à toute heure de la journée. Ce chiffre sera appelé à augmenter au cours des prochaines semaines.