Dans tout cet océan de nouvelles affolantes au sujet de la COVID-19, j’ai envie de lancer un pavé plutôt positif : le taux de mortalité de cette infâme maladie à coronavirus est probablement pas mal plus bas qu’on ne le laisse entendre depuis plusieurs jours. Cela n’en fait pas une pandémie banale, loin de là.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Mais la réalité est très simple : comme on ne sait pas combien de personnes sont contaminées par le virus, parce qu’on n’a pas ces chiffres, parce qu’on n’a pas fait et qu’on ne fera pas de dépistage systématique de tout le monde, et parce qu’il y a un nombre inconnu de gens porteurs du virus mais asymptomatiques ou pas assez malades pour aller chez le médecin ou s’en soucier, on ne peut pas dire quel est le taux de mortalité réel des individus touchés.

Ce n’est pas moi qui le dis, rassurez-vous, c’est un paquet de professionnels à qui j’ai parlé ou que j’ai lus dans les journaux européens, dont deux épidémiologistes de l’Université de Montréal que j’ai interviewés mercredi au téléphone : Benoît Mâsse et Jack Siemiatycki, tous professeurs à l’École de santé publique de l’UdeM.

Partout on dit la même chose : pour connaître un taux de mortalité, il faut avoir deux populations à comparer. Les porteurs du virus et les morts. Or, pour le moment, on ne sait rien du nombre de personnes qui ont été touchées par le virus. Tout ce qu’on connaît, c’est le nombre de morts.

PHOTO INA FASSBENDER, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une infirmière se prépare à effectuer un test de dépistage de la COVID-19 chez un patient dans un hôpital en Allemagne. 

Et probablement, croit M. Mâsse, que si on connaissait le nombre réel de gens qui ont le virus, on aurait un taux de mortalité beaucoup plus bas que celui dont on parle. Quand le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé le chiffre de 3,4 % pour parler du taux de mortalité la semaine dernière, bien des épidémiologistes ont été surpris, dit-il. « On aurait dû avoir beaucoup beaucoup plus de bémols. » 

« Il y a probablement un problème de surestimation », ajoute le professeur Jack Siemiatycki. « Les décès sont bien chiffrés, mais les cas banals ne sont comptés nulle part. »

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Cela ne veut pas dire que la crise n’est pas grave.

Elle l’est.

Et c’est ici que commence la partie moins positive de cette chronique.

Même à 0,6 % de taux de mortalité, un pourcentage calculé en Corée du Sud, où on a fait du dépistage auprès de 140 000 personnes, on est bien au-dessus du taux de mortalité de la grippe saisonnière habituelle, qui est de 0,1 %.

Donc c’est un virus qui frappe fort.

Et c’est particulièrement grave pour certaines populations fragiles et pour les ressources en santé.

Parce que devoir gérer un taux de mortalité six fois plus élevé que d’habitude, c’est immense pour n’importe quel hôpital. Et aucun pays n’a la capacité de s’adapter à ça du jour au lendemain, sans heurt.

La crise, elle est là.

Ce que les autorités dans les pays les plus touchés essaient donc de faire, en ce moment, explique M. Mâsse, c’est gérer cette croissance exponentielle et subite du nombre de cas qui vont se retrouver dans les hôpitaux. 

Ce « pic » statistique, qui, selon le professeur, dure environ deux mois. 

Aussi, ce que la pandémie est en train de montrer, note le chercheur, c’est que lorsque le virus frappe les populations fragiles, comme il l’a fait dans les centres de personnes âgées de Seattle, par exemple, où 26 personnes sont mortes, il est particulièrement virulent. Plus que la grippe. Et il semble aussi plus contagieux. 

Mais on n’a pas les informations pour le mesurer.

Donc un taux de mortalité moins catastrophique qu’on pense, certes. Mais toute une crise à gérer.

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Je réfléchissais à ces questions quand je suis tombée sur une étude de la firme Odgers Berndtson, en collaboration avec la Harvard Business Review, rendue publique ce jeudi, qui fait état d’une absence de confiance alarmante des dirigeants d’entreprises envers leurs leaders. En fait, ce que dit la recherche, basée sur un sondage de 2000 cadres et gestionnaires supérieurs, c’est que seulement 15 % des patrons ont confiance en leurs propres patrons pour gérer efficacement les perturbations à venir. Qu’il s’agisse des progrès technologiques, des transformations démographiques, des changements climatiques ou, bien sûr, de l’impact de la COVID-19 sur la suite des choses.

Cette étude m’a frappée parce qu’elle traduit bien un sentiment qu’ont beaucoup en regardant les leaders gérer cette crise, actuellement.

Avez-vous le sentiment qu’il y a un pilote dans l’avion ? Un adulte dans la salle ?

Qu’on communique bien ? Qu’on réagit comme si on savait où on s’en allait ? Avez-vous le sentiment que les autorités se protègent ou qu’elles sont proactives ?

Est-ce le sentiment d’insécurité face au leadership de Donald Trump qui a percolé partout ?

Quand même l’OMS présente des chiffres que les chercheurs remettent en question, n’est-ce pas déstabilisant ?

Est-ce que tester la population à grande échelle pour avoir un réel aperçu de la situation et du taux de mortalité créerait un sentiment de contrôle salvateur ?

J’ai posé la question aux épidémiologistes qui croient que ce n’est pas possible et que ça ne serait pas une allocation des ressources médicales intelligente, au point où on en est.

Mais profiter du fait qu’il y a encore relativement peu de cas au Québec pour tester le plus possible et voir qui a pu être contaminé autour des cas positifs ? Oui, ça peut encore être très utile, croit M. Mâsse. Comme ça, on comprend mieux les modes de transmission. On peut demander aux personnes en contact de s’isoler. On peut encore agir avec précision.

Éventuellement, faudra-t-il prendre d’autres grands moyens, comme l’Italie, et mettre tout le monde en pause de déplacements et de rassemblements ?

Dans le passé, précise Benoît Mâsse, les mesures qui ont le mieux fonctionné sont les fermetures d’écoles. « On l’a vu avec le SRAS », dit-il. Limiter les rassemblements aussi. 

Mais pas pour une ou deux semaines.

Pour que ça soit efficace, on parle de plans de huit semaines, dit-il.

Ce n’est pas du papier de toilette qu’il faudra stocker.

Ce sera les bons livres, les bons films, les bonnes séries télé.

Et en plus des salutations du pied ou du coude, il faudra inventer les partys Skype, WhatsApp vidéo ou Facetime.

Bon printemps, tout le monde.