Sonia Sarfati LA PRESSE

Avec C'est pas moi, je le jure!, Philippe Falardeau réalise pour la première fois un long métrage qui n'est pas bâti à partir d'une histoire de son cru. C'est pourtant, assure-til, son film le plus personnel. Virée sur un plateau de tournage où il est question de vie de famille et qui a... des airs de famille.

La Montérégie prend ici son profil bas. Se fait plaine. Les champs de maïs se succèdent. Bientôt, la route débouche sur le village. Et soudain, cet air familier. La cantine, là, n'y a-t-on pas vu Olivier Gourmet y acheter des frites? Et le presbytère, n'est-ce pas celui dont Gabriel Arcand entretient le gazon? En effet. Saint-Michel a prêté ses lieux à Congorama. Et Philippe Falardeau y est de retour pour tourner une partie de C'est pas moi, je le jure!

«C'est une coïncidence... je le jure!» assure le producteur Luc Déry, de micro-scope, maison de production à la visibilité de moins en moins microscopique: elle était derrière Congorama et, aussi, Continental, un film sans fusil de Stéphane Lafleur, bien accueilli à Venise et à Toronto. Inspiré du roman de Bruno Hébert, C'est pas moi, je le jure! est donc conçu sous les meilleurs hospices.

Seul irritant: l'insomnie du réalisateur. «Peut-être parce que je n'ai jamais fait un film avec autant d'émotion, avance-t-il. Cela me force à plonger dans des zones où je ne vais pas habituellement.» De ses longs métrages précédents, Philippe Falardeau dit qu'ils étaient plus cérébraux. Cela collait à leur propos. Moins à celui de cette histoire de famille qui éclate à une époque où la norme était le tricoté serré.

Été 68. Léon a 10 ans. Passe à un cheveu de se pendre. Un accident. Il y en a eu d'autres. Maman, Madeleine, l'a sauvé. Chaque fois. Mais maman, qui s'engueule tout le temps avec papa, Philippe, n'en peut plus. Elle quitte la famille. «C'est une femme qui a une pulsion d'affranchissement plus forte que tout», indique Suzanne Clément, qui incarne la mère de Léon... tout en alternant avec des journées Sophie Paquin.

«J'aime avoir deux projets en même temps, poursuit-elle, surtout quand ils se font sur deux rythmes aussi différents - celui de la télévision est beaucoup plus rapide que celui du cinéma - et que j'ai à me mettre au service de personnages aussi différents que Sophie et Madeleine.» Madeleine qui est habitée «par un feu si puissant qu'elle fera ce que bien peu de femmes ont fait à l'époque: partir en laissant leur enfant derrière elle».

D'où l'importance de ne pas tirer vers le présent le roman de Bruno Hébert, scénarisé par Philippe Falardeau. «On perdait trop», note le réalisateur. En références sociales, en ce qui a trait à la place de la religion, aux rapports entre les hommes et les femmes. Ainsi, «Philippe ne croit pas que Madeleine va le quitter. À ses yeux, elle n'a pas les ressources pour cela», indique Daniel Brière qui se glisse dans la peau du père de Léon.

La base

Le garçon, lui, interprété par Antoine L'Écuyer. Qu'il fait beau voir courir dans la «cafétéria» où se réunit l'équipe pour dîner. Moment de détente avant le retour au boulot, pour les grands et les petits. Lesquels impressionnent les «pros»: «Ils ont une façon ludique de jouer qui nous ramène à la base de notre travail. À quelque chose que nous ne devrions pas oublier», fait Daniel Brière dont le grand ami, dans le film, est... un religieux, joué par Jean Maheux. «Il sert de catalyseur à Léon, dit ce dernier. Il l'aide à mettre des mots sur ses expériences mystiques.»

Lesquelles seraient, elles aussi, peu crédibles aujourd'hui. Hé, le garçon croit avoir été touché du doigt de Dieu! Il expliquait cela au religieux lors du passage de La Presse sur le plateau. Dans un bungalow. «Refait à l'intérieur pour le remettre au goût de 1968. Mais, à l'extérieur, nous n'avons rien changé», fait Philippe Falardeau. C'est pour cela que son équipe et lui sont revenus à Saint-Michel. Pour ce croisement où se trouvent trois bungalows typiques de l'époque. Un champ de maïs derrière. Et aucun élément anachronique autour.

«Nous avons cherché ailleurs mais n'avons pas trouvé», explique le réalisateur, qui a commencé à tourner le 9 août, continue jusqu'au 4 octobre et a, pour concrétiser cette aventure, un budget de 4,8 millions. «Mais surtout, nous avons été très bien accueillis ici pour Congorama. Et comme ils nous connaissent, tout a été plus facile.»

Enfin, il a quand même fallu trouver la robe de jute orange vif avec souliers assortis pour Suzanne Clément, les costumes dont les pantalons montent haut-haut-au-dessus de la taille pour Daniel Brière, mettre du stucco sur les murs du sous-sol du bungalow et du gris pâlot sur les murs du salon. À ce niveau-là aussi, en campant le récit aujourd'hui, il y aurait une perte. Visuelle, celle-là.