Publié le 25 févr. 2012
André Duchesne LA PRESSE

Durant deux ans, le danseur et chorégraphe Dave St-Pierre a attendu une greffe de poumons. Caméra à l'épaule, sa grande amie Brigitte Poupart l'a suivi à la trace. Elle en a tiré un documentaire où le spectateur retient son souffle à force de les regarder courir après le leur. L'oeuvre sera présentée ce soir en clôture des Rendez-vous du cinéma québécois.

Si Dave St-Pierre était mort avant de recevoir la greffe de poumons nécessaire à sa survie, le documentaire Over My Dead Body aurait tout de même vu le jour.

C'était l'accord. Immuable. Solide. Coulé dans les liens d'amitié unissant le danseur et chorégraphe à son indéfectible amie, artiste multidisciplinaire et maintenant cinéaste, Brigitte Poupart.

«Mort ou vivant, j'aurais terminé le documentaire. Car Dave, je crois, voulait laisser une trace, dit Brigitte Poupart en entrevue à La Presse. Par contre, j'aurais inclus des éléments de tournage où il me demande de faire le film et de le compléter, quoi qu'il advienne.»

Aujourd'hui greffé des poumons, St-Pierre, atteint de fibrose kystique, poursuit sa route. Il prépare son troisième spectacle et orchestre les chorégraphies du Cirque Éloize. Quant au documentaire Over My Dead Body, il viendra au monde ce soir à titre de film de clôture des 30e Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ).

À l'image de Bestiaire, film d'ouverture projeté mercredi dernier, Over My Dead Body se définit par son audace et sa singularité. La différence se situe ailleurs. Dans le rythme, entre autres. Si le film d'ouverture embrasse le contemplatif, celui de Brigitte Poupart est fougueux, tourmenté, explosif, tenace, impulsif. Il met ses pas dans ceux de Dave St-Pierre marchant au bord de l'abîme.

Un film à l'image du chorégraphe et de ce qu'il a vécu durant les deux ans d'attente de sa greffe, suggère-t-on à la cinéaste. Son visage s'illumine. «Complètement, dit-elle. Il fallait que ce soit ainsi, en incluant un côté onirique. C'est comme si j'avais écrit un one man show. J'ai créé un suspense qui transpose ce que nous avons vécu, poursuit Mme Poupart. À la fin, alors qu'il attend le téléphone qui va lui sauver la vie, c'était devenu très stressant.»

On pourrait ajouter que le film est lumineux. Dans le sens du propos plus que dans l'esthétique. Car Mme Poupart a privilégié une image délavée, verdâtre, tamisée. À l'image de l'état d'âme de son sujet.

Pacte d'amitié

Lorsque ses poumons, malades, ont atteint le bas niveau de 25% de leur capacité, Dave St-Pierre s'est inscrit sur une liste d'attente pour recevoir une transplantation. Et a mis entre parenthèses sa carrière de chorégraphe. Traînant sa bouteille d'oxygène jusque sous la douche, l'auteur de La pornographie des âmes et Un peu de tendresse bordel n'avait plus la force de créer.

«Cérébralement, tu as le goût, mais physiquement, tu es incapable d'initier des choses, poursuit Brigitte Poupart. Dave avait beaucoup de colère face à cette incapacité. Je l'aidais chaque jour. Je faisais ses courses. Je l'occupais. On faisait un peu de création. Il a travaillé sur son solo Over My Dead Body (de là le titre). Ça le gardait vivant.»

Et Brigitte Poupart filmait, filmait et filmait encore.

Lorsqu'on lui demande si son documentaire est un acte d'amitié, d'art, de résistance ou d'éducation, la réalisatrice répond: «Un peu tout cela.» Puis, elle se reprend.

«En fait, c'est un pacte d'amitié. Je ne savais pas ce qui allait arriver, mais il fallait que la caméra soit allumée. Dave voulait quelqu'un de fort, qui n'allait pas s'effondrer. D'être en attente d'une greffe impliquait pour lui et pour moi que nous ne pouvions sortir de Montréal. Dans mes autres activités artistiques, tout le monde savait que si mon téléphone sonnait pour la greffe, je devais partir le rejoindre.»

Il a fallu trois téléphones plutôt qu'un avant que la greffe des poumons ne réussisse.

Ce soir, Dave St-Pierre verra l'oeuvre achevée pour la première fois. Brigitte Poupart dit avoir très hâte de connaître sa réaction. De son côté, être témoin privilégié du combat de son ami lui a laissé un sentiment d'urgence, de faire les choses maintenant. «Même si ce n'est pas les conditions idéales, il faut foncer, dit-elle. Dans le cas du film, c'était un acte total, un dépassement.»

Over My Dead Body sort en salle demain.