Faire un remake peut être un exercice douteux, à plus forte raison quand le film original a fait date. Prenez Spike Lee, qui vient de réaliser une nouvelle version d'Oldboy, film culte coréen sorti en 2003.

Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

Quand le cinéaste afro-américain a annoncé qu'il tournerait une version d'Oldboy, plusieurs se sont posé des questions.

Certains ont avancé que le film d'origine était trop récent et son remake, prématuré. D'autres se sont interrogés sur la nécessité de refaire un film qui était déjà très efficace au départ. Certains se sont demandé si une adaptation américaine ne viendrait pas aseptiser cette histoire sombre et violente, quand bien même Spike Lee serait derrière la caméra.

Tous ces bémols n'ont pas empêché Spike Lee de plonger dans l'aventure. Sa version d'Oldboy, mettant en vedette Josh Brolin, Elizabeth Olsen et Samuel L. Jackson, sort sur les écrans vendredi, et le cinéaste assume totalement son projet.

«Ce n'est pas un remake, mais une réinterprétation», répète le réalisateur pour la millième fois, quand on le rencontre dans la suite d'un grand hôtel new-yorkais.

Cool et souriant, mais pas très volubile, Spike Lee affirme qu'il était enthousiaste à l'idée de refaire Oldboy («c'est un défi que je voulais relever»), mais admet qu'il lui fallait personnaliser son film.

Afin de se distancier du film de Chan-wook Park, le cinéaste américain est d'abord retourné à la source première, soit le manga japonais de Nobuaki Minegishi et Garon Tsuchiya, publié entre 1996 et 1998.

Puis il a pris quelques libertés pendant le tournage. «Il fallait éviter de faire la même chose que les Coréens. D'ailleurs, quand Josh Brolin est allé voir Chan-wook Park pour lui demander sa bénédiction, celui-ci l'a encouragé à faire son propre film. C'est dans cet esprit que nous l'avons fait. Rendre hommage tout en restant personnel. Essayer d'être créatifs.»

S'approprier l'histoire

Oldboy raconte l'histoire d'un homme (Josh Brolin) enfermé pour une raison qu'il ignore dans une chambre de motel pendant 15 ans. À sa sortie, il cherche vengeance et tente de retrouver sa fille, qui croit son père responsable du meurtre de sa mère. Sa quête le mènera dans les bras d'un vieil ami (Michael Imperioli) et d'une jeune travailleuse sociale (Elizabeth Olsen), ainsi que dans ceux, beaucoup moins chaleureux, d'un psychopathe déviant (Sharlto Copley) et d'un mafieux flamboyant (Samuel L. Jackson).

Fait intéressant, Spike Lee ne fut pas le premier réalisateur pressenti. L'adaptation américaine devait d'abord être réalisée par Steven Spielberg, avec Will Smith dans le rôle-titre. Ce sont eux qui ont embauché le scénariste Mark Protosevich (Thor, I Am Legend), seul rescapé ou presque de cette saga qui a duré plus de cinq ans.

«Même moi, au début, je me suis posé la question, lance Protosevich. Faut-il faire des remakes? Pourquoi le faire? La question est vaste... Mais pour un scénariste, je dois dire qu'il y avait dans cette histoire des avenues très attirantes.»

Protosevich, qui est également coproducteur du film, dit avoir «mis des oeillères» pour écrire son scénario. C'était la meilleure façon de s'approprier l'histoire et de ne pas se laisser influencer par la source originelle.

Le reste, dit-il, a été l'affaire de Josh Brolin et surtout de Spike Lee. «On reconnaît son style dans les choix esthétiques qui ressortent ici et là, dit-il. La personnalité de ses personnages aussi. Surtout les méchants, qui ont été pas mal stylisés, au lieu d'être enracinés dans des stéréotypes. C'est particulièrement visible avec celui joué par Samuel L. Jackson.»

Fait à noter, Oldboy réunit deux acteurs fétiches de Spike Lee, Samuel L. Jackson et Michael Imperioli, qui n'avaient pas collaboré avec le cinéaste depuis un bon moment: Imperioli en 1999 pour Summer of Sam et Jackson en 1991 pour Jungle Fever.

On aura bien du mal à reconnaître, malgré tout, la couleur habituelle de Spike Lee. Sombre, mais pas particulièrement black, Oldboy est en effet assez loin du «Spike Lee Joint» habituel.

Autres projets

Son prochain film, Da Blood of Jesus, s'annonce tout aussi improbable. Fort d'un budget de 1,4 million amassé grâce à Kickstarter, Lee tournera l'histoire d'un groupe de personnes accros à l'hémoglobine. On en sait peu pour l'instant, si ce n'est que ce ne sera pas un film de vampire et encore moins un remake de Blacula.

Le projet suivant, Spinning Gold, l'amènera sur les traces du producteur Neil Bogart, fondateur du label Casablanca, qui a révélé Kiss et Donna Summer dans les années 70. Le rôle de Bogart sera tenu par Justin Timberlake, mais le reste de la distribution n'est pas encore connu.

«Je n'ai pas toute la collection Casablanca, mais j'ai tous les disques qu'il me faut, assure Spike Lee. Kiss, Donna, Curtis Mayfield. Ils seront tous là...»

Oldboy prend l'affiche le 29 novembre. Les frais de voyage ont été payés par Les Films Séville.

Renaissance du cinéma Black, Spike Lee prudent

The Butler, 42: The Jackie Robinson Story, Fruitvale Station, 12 Years a Slave et maintenant le nouveau Spike Lee (Oldboy): 2013 aura été une année fertile pour le cinéma noir. Comme si ce n'était pas assez, certains parlent déjà d'un Oscar pour Oprah Winfrey (The Butler) et pour le film 12 Years a Slave, réalisé par le réalisateur afro-britannique Steve McQueen. Ces nouvelles auraient de quoi réjouir Spike Lee, qui a toujours milité pour une plus grande présence noire dans l'industrie. Mais le plus black des cinéastes américains préfère rester prudent. Selon lui, il ne faut pas crier victoire trop vite. «Je n'ai pas vu tous les films dont vous parlez, dit-il en entrevue. Mais je sais qu'on disait la même chose il y a 10 ans. Alors je ne m'excite pas trop avec ça. Il y a beaucoup de roulement. On crie régulièrement au début d'une nouvelle ère pour le cinéma noir. Mais après, je constate qu'il y a toujours une sécheresse de 10 ans.» «On s'en reparlera quand il y aura eu deux bonnes années de suite, d'accord?»