En un quart de siècle, Fantasia est devenu l’un des plus prestigieux festivals de cinéma de genre de la planète. Retour sur un phénomène qui a ouvert de nombreux horizons dans ce domaine.

Martin Gignac Collaboration spéciale

Assister à une projection de Fantasia relève de l’expérience. L’ambiance y est électrisante avec son mélange de miaulements et de fous rires complices pendant les publicités, de hurlements démesurés lors de la projection principale. Jusqu’à des ovations monstres où les artistes sont accueillis comme s’ils étaient Mick Jagger.

Le prolongement de la pandémie ne va d’ailleurs pas empêcher le festival de retourner cette année en partie en présentiel, même si ce n’est que le temps de quelques représentations. « La vraie star de Fantasia est le public, soutient en entrevue le codirecteur du festival, Marc Lamothe. C’est lui qui fait l’évènement, qui nous tient à bout de bras. »

Le public était déjà enthousiaste en 1996 quand trois amis – Pierre Corbeil, Martin Sauvageau et André Dubois, qui se sont rencontrés grâce à un club vidéo – ont fondé l’évènement. Ils misaient sur l’aura de vedettes asiatiques telles Jackie Chan, Jet Li et John Woo, qui n’étaient pas encore adulées en Amérique du Nord.

« On pensait avoir 25 000 spectateurs au maximum et on en a eu 55 000 », rappelle le président Pierre Corbeil.

Offrir quelque chose d’unique

Depuis, Fantasia n’a fait que prendre de l’expansion, se tenant d’abord à l’Impérial puis au Théâtre Hall de Concordia. Il est devenu le festival de cinéma le plus populaire au Québec, même s’il est longtemps resté dans l’ombre du Festival des films du monde et du Festival du nouveau cinéma, tardant ainsi à être reconnu et subventionné comme il l’est aujourd’hui.

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Marc Lamothe, codirecteur de Fantasia

Les autres festivals sont bien le fun, mais il n’y avait pas beaucoup de comédies, de films de genre, de films d’action. Pourtant, quand tu regardes le box-office, c’est ça qui est toujours numéro 1. On a réussi à offrir aux Montréalais quelque chose qui manquait.

Marc Lamothe, codirecteur de Fantasia

Des sensations fortes, de l’hémoglobine, du suspense, de la folie, de l’originalité. Mais surtout la possibilité de prendre part à des univers souvent tordus et inconnus où le cinéphile devient le héros de mille et une aventures hors de l’ordinaire. C’était avant le triomphe des adaptations cinématographiques de Marvel.

Il n’en fallait pas plus pour provoquer l’enthousiasme de la foule, qui pèse pour beaucoup dans la renommée du festival. Elle n’est toutefois pas la seule. Il y a également la façon de prendre soin des invités d’ici et d’ailleurs.

« C’est un festival accessible et égalitaire, où tout le monde est considéré de la même façon, que tu sois Ken Russell ou quelqu’un qui vient de faire son premier court métrage », relate la spécialiste du cinéma de genre Kier-La Janisse, dont le colossal documentaire Woodlands Dark and Days Bewitched : A History of Folk Horror est présenté cette année à Fantasia.

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Kier-La Janisse

Il y a souvent des cliques dans ce type d’évènement, mais Fantasia a toujours réussi à éviter ça.

Kier-La Janisse, spécialiste du cinéma de genre

De quoi susciter la sympathie et l’envie de l’industrie, qui s’est énormément développée depuis une décennie. À chaque nouvelle vague d’annonces de la programmation de Fantasia, l’information est rapidement relayée par des médias de référence comme Variety et The Hollywood Reporter. Une couverture qui équivaut presque à celle du Festival international du film de Toronto, le plus important festival de films en Amérique du Nord.

« On ne se compare pas, mais on est très fiers de ça », avoue Pierre Corbeil, les yeux brillants.

Selon lui, la création de Frontières (la plateforme de réseautage pour les professionnels de l’industrie du film de genre) joue pour beaucoup dans cette attention internationale. « On est aussi reconnu comme un rendez-vous pour les professionnels qui viennent pour présenter des projets de films en espérant trouver des partenaires pour faire de la coproduction. »

Le droit de rêver

Roadkill Superstar (RKSS) représente une des plus belles réussites en la matière. Frontières a permis au trio de cinéastes québécois François Simard, Anouk Whissell et Yoann-Karl Whissell de trouver des coproducteurs afin de réaliser le film de leur rêve : Turbo Kid. Le reste appartient à l’Histoire pour ce long métrage devenu culte.

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Le trio de réalisateurs RKSS : Yoann-Karl Whissell, Anouk Whissell et François Simard

« Ce sont les enfants idéaux de Fantasia, affirme avec joie Marc Lamothe. Cela aurait pris sept ans avant d’avoir une subvention à la SODEC… Turbo Kid à travers Fantasia a donné le droit à une génération de rêver à une carrière internationale, à faire des films de genre avec du gore et de l’humour. »

Les membres de RKSS doivent d’ailleurs leur cinéphilie à Fantasia, eux qui fréquentent l’évènement depuis la première édition en tant que simples spectateurs. « Ce fut notre école de cinéma, confie Yoann-Karl Whissell. Fantasia a toujours été un festival qui prenait des risques en présentant des films qu’on ne verrait nulle part ailleurs. »

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Anouk Whissell, du trio RKSS

Je ne me suis pas fait de fausses cartes pour sortir dans les bars, mais pour pouvoir accéder aux films à Fantasia !

Anouk Whissell, coréalisatrice de Turbo Kid

L’essor d’un festival comme Fantasia a ainsi permis de démocratiser le cinéma de genre, à le faire accepter auprès de l’industrie et du grand public. Il y a 25 ans, ce type de films n’aurait jamais pu décrocher de sélections aux Oscars, si ce n’est pour la qualité des effets spéciaux. En 2020, Parasite de Bong Joon-ho a remporté les plus grands honneurs et Titane de Julia Ducournau vient de mettre la main sur la Palme d’or à Cannes.

« C’est sûr qu’il y a tout un chemin qui a été parcouru, admet Kier-La Janisse. On a souvent eu une mauvaise opinion des films de genre. Il y a eu un travail considérable pour convaincre les distributeurs et les journalistes de la qualité de ces œuvres. Qu’elles peuvent être à la fois artistiques et viables financièrement, importantes culturellement. Je crois vraiment que Fantasia a été un pionnier en la matière pour faire tomber les stigmates, pour inciter les gens à prendre ce cinéma plus au sérieux. »

Fantasia se déroule jusqu’au 25 août.

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Cinq grandes fiertés de Fantasia

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Pierre Corbeil, président et cofondateur de Fantasia

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« Dès la première édition, une de mes plus grandes satisfactions fut de rassembler des gens de diverses origines pour voir des films de partout dans le monde, évoque Pierre Corbeil, président et cofondateur de Fantasia. Il faut se souvenir qu’on venait juste de passer à travers un référendum qui était un évènement qui divise. Quel bonheur de réunir en 1996 des gens, autant francophones qu’anglophones, qui trippaient sur les films d’arts martiaux et ceux de Jet Li ! Pour moi, c’est une grande fierté. Et ça se poursuit depuis 25 ans. »

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Le réalisateur James Gunn à la première du film The Suicide Squad, à Los Angeles, lundi

James Gunn

« Il a scénarisé un film qu’on a présenté en 1997 : Tromeo and Juliet, raconte le codirecteur Marc Lamothe. Le gars a tellement apprécié être à Fantasia qu’il est resté avec nous autres. » Devenu cinéaste, l’Américain a proposé au festival Super (prix de l’Association québécoise des critiques de cinéma) et Guardians of the Galaxy qui allait le révéler sur la scène mondiale. « Et la 25e édition s’ouvre avec quoi ? Avec un film de James Gunn [le très attendu The Suicide Squad qui a été présenté mercredi soir]. Il a insisté pour avoir sa première canadienne à Fantasia. On n’a pas fait naître James Gunn. Mais l’expérience qu’il a eue l’a marqué et il veut la revivre ici. »

PHOTO NINON PEDNAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Les réalisateurs du film Turbo Kid posent avec des fans au Comiccon de Montréal, en 2016.

Frontières

« Avec le marché de coproduction Frontières, on a permis à des gens comme nos amis RKSS (Roadkill Superstar) de faire Turbo Kid », lance le sourire aux lèvres Pierre Corbeil. Fondé en 2012, ce marché qui sert notamment à faire découvrir des projets en développement et à trouver des investisseurs possède maintenant sa plateforme auprès du Marché du film du Festival de Cannes. « La jeune réalisatrice Julia Ducournau vient de gagner la Palme d’or [pour Titane]. Son premier film, Grave, était un projet qui avait été présenté à Frontières. Quand je suis allé le voir à Cannes en 2016, il y avait dans le générique un immense logo de Frontières. C’est un peu surréaliste quand même… et très réjouissant. »

PHOTO FOURNIE PAR H264/SUNDANCE

Lilou Roy-Lanouette dans Les grandes claques, d’Annie St-Pierre

Les Fantastiques week-ends du cinéma québécois

« Je suis fier de la place qu’on donne au cinéma québécois, explique Pierre Corbeil. Beaucoup de gens qui réalisent des courts métrages de genre avaient de la difficulté à trouver un véhicule pour montrer leurs films. Non seulement avec Fantasia ils réussissent à le faire, mais ils le font devant un public qui est nombreux et super enthousiaste. On sait que ce n’est pas toujours facile d’avoir beaucoup de monde dans les salles pour des programmes de courts métrages. » Cette année, on pourra notamment découvrir Le syndrome de la tortue, de Samuel Cantin, Chronique du Centre-Sud, de Richard Suicide, et Les grandes claques, d’Annie St-Pierre, qui a été présenté plus tôt cette année à Sundance.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE FANTASIA

Scène deThe Great Yokai War – Guardians, de Takashi Miike

Takashi Miike

« On avait été le premier festival à présenter le premier film de Takashi Miike dans un contexte non asiatique, rapporte Marc Lamothe. C’était Fudoh, en 1996. Il a commencé à exister chez nous. Deux ans après, Cannes l’aurait découvert et l’aurait célébré différemment. On a été le premier à le diffuser et cette année, pour notre 25e anniversaire, le film de clôture est un Takashi Miike [The Great Yokai War – Guardians : son 106e film !]. Ça parle très fort de la relation qu’on a avec lui, de la relation que le public a avec lui et du fait qu’on est resté fidèle à ce qu’on faisait. Les réalisateurs sont comme des amis. »