Alfonso Cuarón a souhaité donner un coup de pouce à Chaitanya Tamhane dès qu’il a vu Court, long métrage que le cinéaste indien a réalisé à l’âge de 26 ans. Le réalisateur de Roma porte aujourd’hui le chapeau de producteur délégué pour The Disciple, film faisant écho à la discipline d’un artiste qui consacre sa vie au chant traditionnel indien.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Que peuvent avoir en commun Alfonso Cuarón, cinéaste d’expérience ayant grandi à Mexico, et Chaitanya Tamhane, jeune réalisateur de Bombay proposant aujourd’hui son deuxième long métrage ? L’amour du cinéma, sans aucun doute. Celui qui a déjà obtenu deux fois l’Oscar de la meilleure réalisation, grâce à Gravity en 2014 et à Roma cinq ans plus tard, estime que Court, drame judiciaire que le cinéaste indien a présenté à la Mostra de Venise en 2014 (lauréat du prix du meilleur film de la section Orizzonti), est un véritable chef-d’œuvre. Le cinéaste mexicain a été impressionné au point qu’il a accordé son soutien à The Disciple avant même de lire un scénario.

« Chaitanya m’a fait part de son idée de film au cours d’échanges que nous avons eus, mais je voyais déjà comme un honneur d’être impliqué dans n’importe quelle expérience cinématographique qu’il aurait choisie », a expliqué Alfonso Cuarón au cours d’un entretien en visioconférence qu’il a accordé à La Presse en compagnie de Chaitanya Tamhane. « Nous avons évidemment discuté ensemble une fois le scénario écrit, mais je dois dire que, dans mon esprit, il n’y avait aucun doute. Je savais que ce que Chaitanya nous offrirait serait particulier et unique. Je suis d’ailleurs ravi que, grâce à The Disciple, de nombreux cinéphiles ont maintenant envie de voir ou de revoir Court. Et découvrent du même coup l’œuvre de l’un des cinéastes contemporains les plus importants. »

Atteindre l’excellence

Lauréat du prix du meilleur scénario et du prix de la critique l’an dernier dans la Cité des doges, Chaitanya Tamhane relate dans The Disciple le parcours d’un artiste qui consacre son existence à un art – le chant traditionnel indien – qu’une vie entière ne suffit pas à maîtriser. S’étalant sur des années, le récit fait ainsi écho à la pureté du geste artistique et à l’intégrité d’une démarche. Il évoque aussi le doute qui ronge celui qui doit impérativement exercer son art dans le dépouillement le plus total, en essayant d’atteindre la plus grande paix intérieure possible.

PHOTO YARA NARDI, ARCHIVES REUTERS

À la Mostra de Venise l’an dernier, The Disciple a valu à Chaitanya Tamhane le prix du meilleur scénario.

J’avais 21 ans quand j’ai vu une pièce où cette question était soulevée. Que fait un artiste qui sait ce qu’est l’excellence, mais qui s’aperçoit qu’il n’a pas vraiment le talent pour atteindre le degré de perfection auquel il aspire ?

Chaitanya Tamhane, réalisateur

« Au fil des années, cette question n’a jamais quitté mon esprit. Puis, je ne sais d’où, cette idée d’un musicien pratiquant un art ancestral m’est venue, et j’y ai vu une belle occasion d’explorer ce thème. »

La vie réelle

En regardant The Disciple, on peut aisément tracer aussi un parallèle avec la démarche d’un cinéaste dont l’œuvre se pose manifestement en marge de toutes les règles commerciales établies, non seulement en Inde, l’un des plus grands pays producteurs de films, mais aussi dans le monde. À travers une démarche exigeante, Chaitanya Tamhane affiche un véritable souci de rigueur et d’intégrité.

« Je trouve remarquable la compréhension de la nature humaine qu’a Chaitanya, à un âge relativement jeune », souligne Alfonso Cuarón.

PHOTO VALERIE MACON, ARCHIVES AGENCE FRANCE PRESSE

Alfonso Cuarón a remporté l’Oscar de la meilleure réalisation en 2019 grâce à Roma.

Son histoire fait écho aux attentes que nous avons face à la vie, et à ce qui arrive quand on se rend compte qu’elles ne seront peut-être pas comblées. En choisissant la musique traditionnelle classique pour fil conducteur, très nichée et qui n’a rien de populaire, même en Inde, il parle aussi de cinéma.

Alfonso Cuarón

Ayant grandi dans un pays où le cinéma bollywoodien fait partie de la vie des gens dès leur plus jeune âge, le cinéaste a pu trouver sa voie le jour où il a commencé à voir des films internationaux.

« J’avais 18 ou 19 ans quand j’ai découvert le cinéma du monde, confie Chaitanya Tamhane. C’était la première fois que je me rendais compte que des films étaient faits à l’extérieur de l’Inde et des États-Unis. C’était l’époque, au début des années 2000, où l’on commençait à voir du cinéma sur l’internet et où on pouvait acheter des DVD venus de partout dans les rues de Bombay. Le premier film en langue étrangère que j’ai vu est La Cité de Dieu [de Fernando Meirelles] et, peu de temps après, j’ai découvert Y tu mamá también [d’Alfonso Cuarón]. C’est tellement étrange pour moi de m’asseoir et de parler aujourd’hui avec le cinéaste qui m’a tant influencé ! Cela dit, ma plus grande inspiration en tant que cinéaste est la vie réelle. »

Nouveaux paradigmes

Les deux cinéastes, issus de générations différentes, estiment que le cinéma traverse une période de transformation profonde. Il est d’ailleurs à noter que le plus récent long métrage d’Alfonso Cuarón, Roma (lauréat de trois Oscars), a été produit sous l’égide du diffuseur en ligne Netflix, et que ce même diffuseur a acquis les droits d’exploitation de The Disciple à l’échelle mondiale.

« Les gens de ma génération ont forcément des idées préconçues à propos des nouveaux paradigmes qui se sont imposés dans le monde de la diffusion des films, mais ce sera différent pour les générations futures, fait remarquer Alfonso Cuarón. Chaitanya fait partie de la génération de cinéastes vivant la transition. Il y a certainement des préoccupations à propos de ces nouveaux paradigmes, notamment pour le grand écran, qui fait partie de l’expérience telle que nous l’avons toujours conçue. Je ne crois pas qu’elle cessera d’exister, mais ce qui risque de changer, ce sont les genres de films que le public choisira d’aller voir en salle. Cela dit, il y a aujourd’hui une ouverture pour les productions de langues étrangères comme jamais il n’y en a eu auparavant. Ce sera intéressant de voir comment tout ça va évoluer. »

The Disciple est à l’affiche à la Cinémathèque québécoise en version originale indienne avec sous-titres anglais. Aussi offert sur Netflix.