(Berlin) Un Ours d’Or acerbe et foutraque qui tombe à pic en plein COVID-19 : le Roumain Radu Jude a été couronné vendredi à Berlin pour Bad Luck Banging and Looney Porn, une charge, tournée avec masque, contre l’hypocrisie sociale.

François BECKER et David COURBET
Agence France-Presse

Ce cinéaste de 43 ans succède à l’Iranien Mohammad Rasoulof, qui faisait partie avec cinq autres anciens lauréats du jury de cette édition exceptionnelle, réduite et en ligne en raison de la pandémie.

Le film, foisonnant et brut de décoffrage, dont le titre pourrait être traduit par « Baise malencontreuse et porno loufoque », s’ouvre par une séquence de plusieurs minutes de porno amateur.

La fuite de cette « sextape », réalisée avec son compagnon par Emi (Katia Pascariu), qui enseigne l’histoire dans un lycée roumain, est l’occasion pour Radu Jude de dresser un portrait au vitriol de la société contemporaine, des militaires aux religieux en passant par les nouveaux riches et les parangons de vertu.

Ce cinéaste, l’un des plus en vue de la riche scène cinématographique d’Europe orientale, avait déjà remporté en 2015 l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur à Berlin pour Aferim !, centré sur le racisme dont sont victimes les Roms en Roumanie.

« C’est un film aussi bien élaboré que sauvage, intelligent et enfantin, géométrique et vibrant, imprécis et qui attaque le spectateur : il ne laisse personne indifférent », a salué l’un des membres du jury, le réalisateur israélien Nadav Lapid.

« Les spectateurs sont invités à faire une comparaison entre l’obscénité de cette vidéo porno et l’obscénité publique de la société, de l’hypocrisie, des traces de l’histoire qui restent jusqu’à nous », a expliqué au cours de la compétition à l’AFP Radu Jude.

« Il y a une comédie du désespoir, de la sexualité, de la condition humaine », « mais cela n’empêche pas bien sûr d’être furieux ou en colère contre certains aspects de notre société », a-t-il ajouté.

Le film a aussi la particularité d’avoir été tourné en pleine pandémie et tous les acteurs apparaissent masqués.  

« J’ai collecté tous les masques que j’ai trouvés et je les ai choisis pour les acteurs, comme un costume », souvent avec beaucoup d’ironie, les motifs des masques étant en total décalage avec les discours, a poursuivi Radu Jude.

« Le film devait être contemporain et les masques font partie de notre vie quotidienne […] Ensuite je me souciais aussi de la santé des personnes concernées », a-t-il également souligné.

Prix « non genré » à une actrice

Grande nouveauté de l’année, le prix « non genré » d’interprétation, qui remplace les traditionnels « Ours d’argent » du meilleur acteur et de la meilleure actrice, dans un souci affiché d’égalité, est allé à une actrice, l’Allemande Maren Eggert, pour son rôle de chercheuse tombant finalement amoureuse d’un robot dans la comédie I’m your Man.

PHOTO TOBIAS SCHWARZ, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Maren Eggert

Figurent également au palmarès le Japonais Ryusuke Hamaguchi (Wheel of Fortune and Fantasy, grand prix du jury), le Hongrois Dénes Nagy (Natural Light, meilleur réalisateur) ou le Sud-Coréen Hong Sangsoo (Introduction, meilleur scénario).

Les Français Xavier Beauvois (Albatros) et Céline Sciamma (Petite Maman) repartent en revanche bredouille.

Le festival de Berlin, l’un des plus importants en Europe, avait fait le choix de se maintenir malgré les contraintes sanitaires, optant pour une édition en ligne, de cinq jours au lieu de onze. « Je trouve ça très bien » qu’il ait tenu à montrer des films malgré tout, a commenté Radu Jude, après avoir été couronné. Et il n’est pas fâché d’être débarrassé « du tapis rouge et des robes clinquantes » : « le cinéma n’a rien à avoir avec ce genre de clowneries », a-t-il lâché.

Le prochain grand festival au calendrier, celui de Cannes, a quant à lui toujours fermement rejeté l’idée d’une édition en ligne, estimant qu’un tel évènement sans rencontres sur la Croisette et sans communion en salle obscure n’a pas de sens.

Contraints à l’annulation l’an dernier, ses organisateurs ont annoncé que l’édition 2021 se déroulerait du 6 au 17 juillet, au lieu du mois de mai. Mais en France, les salles de cinéma demeurent fermées et les rassemblements interdits, personne ne se risquant à parier sur une date de reprise des activités culturelles.

Le palmarès de la 71e édition

– Ours d’or du meilleur film : Bad luck banging or loony porn de Radu Jude (Roumanie)

– Grand prix du jury, Ours d’argent : Wheel of Fortune and Fantasy de Ryusuke Hamaguchi (Japon)

– Prix du jury, Ours d’argent : Mr Bachmann and His Class de Maria Speth (Allemagne)

– Ours d’argent du meilleur réalisateur : Dénes Nagy pour Natural Light (Hongrie)

– Ours d’argent de la meilleure interprétation (prix non genré) : l’Allemande Maren Eggert pour son rôle dans I’m your man (Allemagne)

– Ours d’argent pour la meilleure interprétation dans un rôle secondaire (prix non genré) : la Hongroise Lilla Kizlinger pour son rôle dans Forest – I See You Everywhere

– Ours d’argent de la meilleure contribution artistique : Yibrán Asuad pour le montage de Una película de policías de Alonso Ruizpalacios (Mexique)

– Ours d’argent du meilleur scénario : Introduction de Hong Sangsoo (Corée du Sud)

Les dix derniers vainqueurs de l’Ours d’or

– 2021 : Bad luck banging or loony porn de Radu Jude (Roumanie)

– 2020 : There is no evil de Mohammad Rasoulof (Iran)

– 2019 : Synonymes de Nadav Lapid (Israël)

– 2018 : Touch me not d’Adina Pintilie (Roumanie)

– 2017 : Corps et âme d’Ildiko Enyedi (Hongrie)

– 2016 : Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi (Italie)

– 2015 : Taxi Teheran de Jafar Panahi (Iran)

- 2014 : Black Coal de Diao Yinan (Chine)

– 2013 : Mère et fils de Calin Peter Netzer (Roumanie)

– 2012 : César doit mourir de Paolo et Vittorio Taviani (Italie)