L’annonce de la réouverture des salles partout au Québec est accueillie avec prudence et soulagement par les exploitants. Ils souhaitent que cette fois soit vraiment la bonne et qu’il soit possible de vendre pop-corn et friandises aux cinéphiles. Sans cela, certaines salles pourraient rester fermées.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Quand le premier ministre François Legault a annoncé il y a deux semaines la réouverture des salles de cinéma situées en zone orange, le milieu s’est alors accroché à un espoir de relance. Maintenant que l’annonce de cette possibilité de réouverture inclut aussi les salles situées en zone rouge, où résident les plus grands marchés du Québec, les intervenants poussent un soupir de soulagement, même s’ils restent très prudents. Règles sanitaires très strictes, distanciation physique et port du masque obligatoire figurent au programme.

« Nous sommes prêts à rouvrir nos portes depuis le mois de septembre l’année dernière ! », s’est exclamé Mario Fortin, directeur des cinémas Beaubien, du Musée et du Parc, à Montréal. « Le couvre-feu fera en sorte que notre dernière séance devra prendre fin à 19 h 30 au plus tard, mais nous nous étions déjà ajustés l’été dernier sur le plan des horaires, car de toute façon, nous devions proposer moins de séances afin de pouvoir désinfecter les salles entre chaque représentation. Nous allons ouvrir plus tôt le matin, parfois même avant 10 h. »

Tout ce que souhaite M. Fortin, c’est ouvrir pour de bon.

Si on ouvre pour refermer ensuite une troisième fois, on ne pourra pas survivre. Ce serait le coup de grâce. Mais si on ouvre tranquillement, qu’on nous permet de rester ouverts, on va être corrects.

Mario Fortin, directeur des cinémas Beaubien, du Musée et du Parc

Éric Bouchard, président de la Corporation des salles de cinéma du Québec, rappelle qu’à l’annonce de la réouverture des salles dans les six zones orange de la province, il y a deux semaines, son organisation a immédiatement réclamé la même autorisation pour l’ensemble du territoire québécois.

« Les exploitants devront toutefois tenir compte du couvre-feu et construire leur programmation en conséquence, explique-t-il. Nous avons aussi à peine 10 jours pour bouger. Notre programmation en sera une de transition, mais quand même améliorée si on compare avec ce que nous avons vécu au mois de juin l’an dernier. On ne ressortira pas Les Boys ni Jaws ! Nous remettrons plutôt à l’affiche des films que nous n’avons pas pu présenter longtemps l’automne dernier. Il y a aussi plusieurs longs métrages qui attendent depuis des mois ! »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Sans la vente possible de pop-corn, certains exploitants envisagent de ne pas rouvrir leurs salles.

Le gros dilemme du couvre-feu... et du pop-corn !

Vincent Guzzo, directeur général de la chaîne qui porte son nom, estime que les salles n’auraient jamais dû fermer leurs portes, d’autant que la Santé publique n’a jamais relevé le moindre cas d’éclosion de la COVID-19 dans une salle de cinéma.

« C’est une victoire partielle pour la Santé publique, car on tient enfin compte de ses recommandations, dit-il. Le gros dilemme restera le couvre-feu à 20 h. Je peux composer avec ça pendant la semaine de relâche, mais la semaine d’après, c’est un problème. Ça veut dire que mes cinémas, qui ouvrent seulement le soir durant la semaine, ne peuvent plus ouvrir. On n’est pas dans le même bateau que les commerces. En temps normal, on accueille les gens après qu’ils ont fréquenté les commerces de détail. »

Invité mardi à l’émission À vos affaires, sur les ondes de LCN, M. Guzzo a été abasourdi d’apprendre en direct qu’aucune offre alimentaire ni consommation dans les salles ne serait autorisée une fois les cinémas rouverts. L’animateur Pierre-Olivier Zappa a lu un message texte, reçu du cabinet du premier ministre, confirmant cette directive. Le directeur général de la chaîne Guzzo avait pourtant eu l’assurance que les règles seraient les mêmes que lors de la première réouverture l’été dernier, à ce détail près que les propriétaires devraient cette fois s’assurer de fournir des masques d’intervention à leur clientèle.

C’est incompréhensible et absurde. Si le gouvernement maintient cette règle, je ne rouvrirai pas. Parce que ça n’a juste pas de bon sens. Je suis bien prêt à abandonner les pizzas et ce genre de choses, mais le pop-corn et les boissons gazeuses, non.

Vincent Guzzo, en entrevue avec La Presse

Éric Bouchard, président de la Corporation des salles de cinéma du Québec, fait de son côté valoir l’importance des comptoirs d’alimentation dans le modèle d’affaire des cinémas. « Je ne serais pas surpris que des propriétaires décident de ne pas ouvrir, a-t-il déclaré. Nous devons nous parler pour y voir plus clair et mesurer précisément les impacts financiers d’une telle décision. »

Une importante rencontre avec les instances gouvernementales doit avoir lieu ce mercredi à ce propos.

Oui, mais quels films ?

Il est encore trop tôt pour décrire avec précision à quoi ressemblera la programmation offerte dans les salles de cinéma dès la réouverture, le 26 février, mais il est évident que les exploitants privilégieront les films destinés à un public familial pour la semaine de relâche. Sur ce plan, une nouveauté québécoise a déjà été annoncée : Félix et le trésor de Morgäa, film d’animation de Nicola Lemay, sortira exclusivement dans les salles de cinéma le 26 février. Par ailleurs, La déesse des mouches à feu pourra enfin reprendre son envol après avoir vu sa carrière brusquement interrompue l’automne dernier au bout de six jours d’exploitation. Pour ce très beau film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, autour duquel il y a eu un véritable engouement, le distributeur a préféré faire preuve de patience plutôt que de l’offrir à des plateformes.

« Pour nous, le facteur le plus important avant de remettre La déesse des mouches à feu à l’affiche était l’accessibilité du film dans les salles partout au Québec », a précisé Tim Ringuette, président de la société Entract Films. « La situation de ce film est vraiment unique, et nous tenions à ce qu’il puisse avoir une deuxième vie en salle. On sent que les conditions sont là, alors on fonce ! »

D’autres distributeurs s’apprêtent à offrir des primeurs aux exploitants. Signalons d’abord que, comme annoncé récemment, My Salinger Year, plus récent film de Philippe Falardeau, prendra l’affiche le 5 mars.

Chez le distributeur K-Films, on compte notamment sortir quelques films français dès la réouverture des salles. La nuit venue, film de Frédéric Farrucci (avec Camélia Jordana), pourrait partir le bal le 26 février, puis, Slalom, de Charlène Favier, le rejoindrait deux semaines plus tard. À noter que le très beau film d’Emmanuel Mouret Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, en lice pour 13 trophées à la prochaine cérémonie des Césars, devrait prendre l’affiche à la fin du mois de mars ou au début du mois d’avril.

Antoine Zeind, de la société A-Z Films, souhaite pour sa part relancer la carrière en salle de De Gaulle, sorti le même jour que La déesse des mouches à feu, dès la réouverture, d’autant que le film de Gabriel Le Bomin a valu à Lambert Wilson, qui incarne le général, d’être cité aux Césars dans la catégorie du meilleur acteur. Miss, de Ruben Alves, et Adieu les cons, d’Albert Dupontel, devraient aussi prendre l’affiche au cours du mois de mars. Ce dernier film, signalons-le, a été retenu dans 12 catégories aux Césars.

Une deuxième relance

Chez Les Films Séville, on ne compte pas lancer de grandes primeurs dans l’immédiat, mais on offrira aux exploitants des productions pouvant être appréciées par un public plus familial.

« On essaie de faire des pronostics depuis des mois, mais on se trompe toujours », fait remarquer Patrick Roy, président des Films Séville. « Cette annonce est une belle surprise. Cela dit, la Santé publique a toujours estimé que les cinémas étaient des endroits sécuritaires. Je suis pas mal ce qui se passe un peu partout dans le monde et, à ma connaissance, aucune histoire d’éclosion n’est venue d’une salle de cinéma. »

Cette deuxième relance sera-t-elle vraiment la bonne, cette fois ? Tout le monde l’espère.