Pendant la pandémie, notre critique vous propose chaque semaine trois longs métrages de répertoire à (re) découvrir. Au programme, trois lauréats de la Palme d’or du Festival de Cannes, au tournant des trois dernières décennies.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Wild at Heart (1990)

David Lynch

Le 73e Festival de Cannes aurait dû commencer le 12 mai. Il n’aura peut-être plus qu’une place symbolique dans l’histoire, dans la mesure où certains films porteront néanmoins le label « Cannes 2020 ». Pour marquer le passage du temps, nous avons fixé nos suggestions de la semaine sur les trois films ayant obtenu la Palme d’or en 1990, 2000 et 2010. Il y a 30 ans, le jury, présidé cette année-là par Bernardo Bertolucci, a attribué la récompense suprême à Wild at Heart (Sailor et Lula en français), de David Lynch. Le réalisateur de Mullholland Drive sortait alors d’une décennie très féconde, marquée notamment par Elephant Man et Blue Velvet, de même que par le « ratage » de Dune. Sorte de Roméo et Juliette en mode speed metal, cette adaptation baroque d’un roman de Barry Gifford commence avec une scène dont Quentin Tarantino (qui sera révélé deux ans plus tard grâce à Reservoir Dogs) pourrait être jaloux. Truffé de références cinématographiques, mélangeant habilement les styles, Wild at Heart marque en outre la poursuite, après Blue Velvet, de la collaboration entre le cinéaste et le compositeur Angelo Badalamenti, et se distingue aussi grâce à son contenu musical, dans lequel on entend notamment les célèbres notes de Wicked Game, le titre qui fera de Chris Isaak une star. Ponctué de participations d’habituées, Sherilyn Fenn, Sheryl Lee et Isabella Rossellini, ce brûlot explosif bénéficie aussi des excellentes performances de Laura Dern et Nicolas Cage, sans oublier celle, hallucinante, de Diane Ladd dans le rôle d’une mère psychopathe.

À noter que ce film est seulement disponible en Blu-ray/DVD pour l’instant.

Dancer in the Dark (2000)

Lars von Trier

Quand La Presse s’est rendue à Copenhague en 2006 pour réaliser un long entretien avec Lars von Trier, le trublion danois a alors évoqué le souvenir de ce film en le qualifiant d’« enfer ». Les relations entre Björk et lui, inutile de le dire, ont été très tendues. Bien des années plus tard, l’actrice et musicienne a d’ailleurs, sans jamais le nommer, accusé le cinéaste d’inconduite sexuelle pendant le tournage du film, ce que ce dernier a formellement nié en ajoutant que « le fait est que nous n’étions pas amis ». Mais au-delà des différents entre l’actrice – c’est jusqu’à maintenant le seul et unique rôle que Björk ait jamais joué au cinéma –, il reste que Dancer in the Dark fait partie de ces films – tout comme Breaking the Waves – à travers lesquels Von Trier a exploré à fond la veine mélodramatique. En y ajoutant des touches de comédie musicale sombre (Björk signe la trame musicale, excellente), Von Trier parvient toujours à trouver le bon dosage, malgré les excès. En plus de la Palme d’or, attribuée au film, le jury qu’a présidé Luc Besson cette année-là a décerné le prix d’interprétation féminine à Björk. Cette dernière est remarquable dans la peau d’une jeune femme imaginant parfois sa vie tragique sous la forme d’une comédie musicale, alors qu’en réalité, elle ira jusqu’à l’ultime sacrifice pour assurer que son fils obtienne une opération aux yeux afin que la maladie héréditaire dont il est atteint n’ait pas les mêmes conséquences chez lui que chez sa mère. Vingt ans plus tard, c’est toujours aussi poignant. « Mais j’aurais préféré obtenir la Palme pour Dogville plutôt que Dancer in the Dark », nous a confié le cinéaste.

À voir sur iTunes, Microsoft, YouTube et Google Play. Aussi disponible en DVD.

Oncle Boonmee – Celui qui se souvient de ses vies antérieures (2010)

Apichatpong Weerasethakul

Il y a exactement dix ans, le jury cannois, alors présidé par Tim Burton, a fait un choix courageux, encensé par certains médias, décrié par d’autres. Connu jusqu’alors grâce à Tropical Malady et Syndromes and a Century, le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul offre ici une vraie proposition de cinéma, à prendre ou à laisser. Avec des élans poétiques, un questionnement sur la spiritualité, et un parti-pris esthétique d’évoquer les esprits avec, parfois, des accessoires de pacotille, le cinéaste relate le parcours d’un homme qui, sachant venir sa mort, repart à la trace de ses vies antérieures, jusqu’à rejoindre le sommet d’une colline, lieu de naissance de sa première vie. Au lendemain de l’annonce du palmarès, voici ce que nous avons en outre écrit : « Le jury de Tim Burton a clairement voulu célébrer un auteur dont la démarche créatrice est surtout appréciée par la frange plus radicale des cinéphiles. Apichatpong Weerasethakul pratique en effet un art qui n’existe qu’en fonction du circuit des festivals de cinéma. En clair, cela veut dire que hors du sentier balisé des manifestations cinématographiques mondiales, où ses films font déjà le délice des festivaliers, il n’existe pour ainsi dire plus aucune perspective de distribution pour les œuvres d’un auteur aussi atypique. Et c’est bien déplorable. » Nous avions aussi affirmé que de mémoire de festivalier, ce 63e Festival de Cannes, tenu en 2010, restait l’une des éditions les plus ternes à s’être tenues au cours des récentes années…

À voir sur Criterion Channel et iTunes.