En 125 ans d’existence, le cinéma n’a jamais traversé une crise comme celle qui l’a paralysé en 2020. Du tournage des films jusqu’à leur diffusion en passant par les festivals, l’écosystème cinématographique a été bouleversé par la pandémie et ne sera probablement plus jamais le même. Marc Cassivi et Marc-André Lussier discutent des enjeux découlant de cette année cinéma pas comme les autres.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Marc-André Lussier  (M-A. L.) : Marc, quelle est la première chose qui te vient à l’esprit en pensant à l’étrange année cinéma qu’on vient de vivre ?

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Extrait de La déesse des mouches à feu, un film d’Anaïs Barbeau-Lavalette

Marc Cassivi (M. C.) : Que les salles me manquent. Les nouveaux films qui m’ont le plus marqué sont ceux que j’ai vus au cinéma. Et il n’y en a pas eu beaucoup. Je pense, chez nous, à La déesse des mouches à feu ou à Nadia, Butterfly. C’est évident que les œuvres y ont perdu au change cette année. J’aurais de la difficulté à établir un top 10 tellement j’ai l’impression que le cinéma était « sur pause » lui aussi. Je n’ai probablement jamais vu autant de films dans une année, paradoxalement. J’en ai profité pour revisiter mes classiques. Mais peu de nouveautés marquantes, si je compare avec les années précédentes. Toi, si je te posais la même question ?

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Katerine Savard dans Nadia, Butterfly, un film de Pascal Plante

M-A. L. : Même si je l’ai toujours pensé, je me suis aperçu cette année à quel point le cinéma est d’abord une expérience collective. Un film qu’on voit sur grand écran s’imprime dans notre imaginaire — et dans notre mémoire — plus fortement qu’un film qu’on regarde chez soi. Le cinéma en salle me manque grandement aussi. Et aussi, les festivals de cinéma. Heureusement, il y a eu des éditions virtuelles, grâce auxquelles j’ai quand même pu établir une liste de mes 10 films favoris de l’année. Il y avait pourtant quelque chose d’infiniment triste dans le fait de regarder, par exemple, un film sélectionné en primeur au festival de Toronto tout seul dans son salon, sans pouvoir discuter avec ses artisans ni vivre la fièvre qui accompagne habituellement la tenue d’un grand festival. D’après toi, les festivals reprendront-ils leur formule habituelle un jour ?

M. C. : Un jour, sans doute, oui ! Mais peut-être pas en 2021. Certainement pas le Festival de Berlin, où tu étais cette année. Si Cannes n’arrive pas à tenir un festival « normal », je crois qu’on devrait au moins s’assurer d’y présenter une compétition, avec un jury qui décerne des prix. Après tout, ce sont neuf jurés qui décident d’une Palme d’or. Ils peuvent certainement se retrouver à distance convenable dans une salle de cinéma ou autour d’une table pour délibérer. Le prestige des festivals est nécessaire à bien des films qui passent inaperçus sinon. On l’a vécu cette année. Sans ce buzz festivalier, les films sont moins attendus lorsqu’ils sont offerts sur des plateformes numériques. On ne pourra repousser indéfiniment la sortie de films destinés a priori aux grands festivals. Les festivals vont survivre, mais peut-on en dire autant des salles, à ton avis ?

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Denis Villeneuve et Javier Bardem, lors du tournage de Dune

M-A. L. : J’ose espérer que oui. Mais cette crise est en train d’accélérer à toute vitesse une transformation déjà amorcée depuis quelques années. J’avoue que l’empressement qu’affichent les grands studios pour offrir leurs superproductions sur des plateformes a quelque chose d’inquiétant. Disney a ouvert le bal, puis Universal a emboîté le pas. Warner Bros. a donné le coup de grâce en annonçant la sortie simultanée de tous ses films de 2021 sur HBO Max aux États-Unis, y compris Dune. Tu imagines ? Je comprends tellement Denis Villeneuve d’être en furie. Christopher Nolan aussi, d’autant qu’avec Tenet, il a pratiquement eu sur ses seules épaules le poids de la relance du cinéma l’été dernier. Le choc sera dur à encaisser pour les exploitants aussi. Cela dit, je me souviens d’avoir affirmé il y a deux ans, au moment de la sortie de Roma, d’Alfonso Cuarón, que s’il a le choix, le cinéphile préférera toujours aller voir un film sur grand écran, même s’il est offert sur une plateforme en même temps. Je le crois toujours, même s’il n’était alors pas encore question d’une cohabitation de la salle et de la plateforme pour des superproductions à vocation populaire. Est-ce que le public friand des films Marvel et DC Comics continuera de se déplacer au cinéma pour apprécier pleinement le spectacle, ou choisira-t-il de regarder ces films à la maison ? Il faudra voir. Quel est ton avis là-dessus ?

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John David Washington dans Tenet, un film de Christopher Nolan

M. C. : Je peux te dire, pour n’avoir pas raté un seul film de Marvel avec Fiston ces dernières années, qu’il est extrêmement déçu de voir constamment repoussée la sortie des films de superhéros qu’il attend avec impatience. Il suit les nouvelles à ce sujet — sur des chaînes YouTube spécialisées — plus que toi et moi ! Dès que les cinémas ont rouvert, il a tenu à ce qu’on aille voir Tenet sur écran IMAX. Il sera le premier à se ruer en salle lorsque ce sera possible. Mulan n’était pas un grand film, mais on y aurait certainement davantage trouvé notre compte en salle que sur Disney +. La perspective de voir Dune à la maison plutôt qu’au cinéma nous déprime tous les deux. On se réjouit presque que HBO Max ne soit pas offert au Canada ! Je comprends tout à fait la colère de Denis Villeneuve. Mais il faut dire que pour certains films, je pense évidemment à Jusqu’au déclin, la présence sur une plateforme comme Netflix a produit des résultats inespérés. Un premier film québécois à budget modeste qui rejoint quoi, quelque 25 millions de spectateurs dans le monde ? C’est incroyable. J’espère seulement que les cinéphiles auront toujours la chance de choisir entre la salle et les plateformes numériques. Parce que les plateformes peuvent aussi être bien utiles : le Criterion Channel a été mon compagnon de pandémie. C’est comme avoir accès à une cinémathèque dans son salon.

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Jusqu’au déclin, un film de Patrice Laliberté

M-A. L. : Parlant de Jusqu’au déclin, j’ai été vraiment surpris d’apprendre que le film de Patrice Laliberté a obtenu sa plus grande popularité auprès d’un public hispanophone ! L’exotisme d’un film d’hiver, peut-être. Ce thriller sur une bande de survivalistes a sans doute bénéficié aussi, au moment de sa mise en ligne, de la concordance entre son sujet et notre nouvelle réalité pandémique. Cela dit, je doute, comme certains l’ont affirmé, que le succès de ce film amène une profonde transformation dans le cinéma que nous produisons au Québec. Bien sûr, on peut faire de bons films de genre avec peu de moyens — quoique Jusqu’au déclin a bénéficié d’un budget de 5 millions, fort honorable dans un contexte québécois —, mais une cinématographie nationale se définit à mes yeux grâce à ses films d’auteur, dans le sens le plus large. Or, les grands cinéastes que « débauche » Netflix proviennent souvent du système américain, rarement d’ailleurs. Je remarque que les films internationaux produits par Netflix — pas ceux achetés après coup, mais produits par le diffuseur en ligne — affichent souvent des similitudes dans les thèmes et dans les genres. Je reconnais cependant qu’avec la compétition que leur font les Amazon et autres Hulu de ce monde, en plus des plateformes créées par les grands studios, Netflix est obligée de s’ajuster. D’ailleurs, avec toutes ces plateformes différentes, l’actualité cinématographique devient de plus en plus difficile à suivre !

PHOTO FOURNIE PAR DISNEY

Scarlett Johansson dans Black Widow. La sortie du film prévue en novembre a été repoussée à mai 2021.

M. C. : Tu parles de la nouvelle réalité pandémique. Penses-tu qu’avec l’arrivée d’un vaccin, on puisse espérer un retour au statu quo ante dans la prochaine année ? Ou le moule du cinéma tel qu’on le connaît est cassé et il faudra s’habituer à cette nouvelle réalité pour la durée ?

PHOTO NICOLA DOVE, FOURNIE PAR MGM

Daniel Craig dans No Time to Die. La sortie du nouveau James Bond est prévue pour le mois d’avril prochain.

M-A. L. : On revivra sans doute un jour l’effervescence d’une projection dans une salle archipleine où les préposés sont obligés de demander aux spectateurs d’indiquer les quelques sièges encore vides pour laisser entrer des spectateurs attendant toujours patiemment dans une file d’attente. J’ai très hâte à ce jour, même si je ne m’ennuie aucunement de l’odeur horrible du simili fromage à odeur de vomi sur les nachos. Mais je doute qu’il survienne en 2021. Pas avant le dernier trimestre de l’année, en tout cas. Même quand tout sera revenu à la « normale », j’ai l’impression qu’il restera quelque chose de la nouvelle réalité sanitaire dans laquelle on vit dans l’espace public. Mais pas au point de casser le moule. Je préfère rester optimiste. En plus de se souhaiter une belle année de cinéma, on va aussi se souhaiter une bonne année à tous points de vue !

M. C. : Une bonne année, en ce qui nous concerne, c’est aussi une belle année de cinéma !