Comment un film érotique polonais s’est-il hissé au sommet du palmarès des films les plus regardés sur Netflix, et ce, dans de nombreux pays ?

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

C’est le gros mystère qui excite et choque bien des internautes sur les réseaux sociaux ces derniers temps. Parce que ce film, 365 dni (365 jours en français), n’a tout simplement pas de bon sens. Le scénario est aussi mince que celui d’un film porno, tourné avec juste un peu plus de budget, les clichés s’accumulent à vitesse grand V, la musique est plus que sirupeuse, les revirements ne tiennent pas debout, et la notion de consentement y est assez malmenée pour que circule déjà une pétition visant à le bannir de Netflix pour apologie de la culture du viol.

> Consultez la pétition sur Change.org

Je n’y peux rien, ces engouements populaires spontanés me fascinent, et j’ai accepté de perdre deux heures de ma vie en regardant 365 jours, qui a fait exploser le box-office en Pologne quand il est sorti au cinéma en février juste avant le Grand Confinement.

Le film est présenté comme le Cinquante nuances de Grey polonais, car les similitudes sont nombreuses. Il s’agit d’une adaptation du premier roman d’une trilogie écrite par une femme, Blanka Lipińska, comme ce fut le cas pour la trilogie d’E. L. James, qui s’était inspirée elle-même de la série Twilight de Stephenie Meyer.

Cette fois, ce n’est pas un vampire qui succombe au charme d’une mortelle, ou un adepte du BDSM qui tombe amoureux d’une jeune vierge. C’est plutôt un chef de la mafia sicilienne, Massimo (Michele Morrone), qui tombe amoureux de Laura (Anna-Maria Sieklucka), assistante commerciale au caractère bien trempé en voyage en Italie, et qui décide de la kidnapper en lui donnant 365 jours pour qu’elle tombe amoureuse de lui en retour. Au terme de cette séquestration, il la relâchera, peu importent ses sentiments. Il promet à la captive de ne pas la toucher sans son consentement, mais le gars a bien de la misère à se retenir, disons. Et c’est là toute la tension érotique entre eux.

Nombreux sont ceux qui y voient une manière de romancer le syndrome de Stockholm et de reconduire les pires clichés sexistes, tandis que d’autres défendent l’idée qu’on n’est ici que dans un fantasme dont on a bien le droit de profiter.

Mon « deux cents » face à cet emballement est que Netflix n’a probablement jamais présenté sur sa plateforme un film qui flirte aussi ouvertement avec la pornographie. Grâce à un coquin jeu avec les caméras, on voit à peu près tout, sauf les gros plans caractéristiques du XXX, et on a droit à une très longue séquence de baise torride sur un bateau. J’ai l’impression que la réalisatrice polonaise Barbara Białowąs y a mis sa touche. D’autres scènes sont vraiment limites, dont une particulièrement gratuite qui ne passe pas du tout, soit celle où Massimo, avant de kidnapper Laura, force une hôtesse de l’air à lui faire une fellation – et l’hôtesse s’exécute avec le sourire sans jamais rien dire. Ça vient peut-être du coréalisateur Tomasz Mandes, parce que mon petit doigt me dit qu’une femme ne tournerait pas une scène aussi nulle.

Un article du journal britannique The Mirror rapporte avec humour le traumatisme de jeunes cinéphiles qui sont tombés sur ce film avec leurs parents sans avoir eu vent du synopsis.

> Lisez l’article du Mirror (en anglais)

J’avoue pour ma part avoir éclaté de rire souvent en regardant ce navet érotico-problématique et crié « ben, voyons donc ! » à quelques moments critiques, ce qui a alerté mon chum dans son bureau.

Surtout en voyant que Massimo affiche dans sa chambre une immense toile kitsch le représentant avec un lion en laisse, du plus mauvais goût qu’on puisse imaginer.

Ce n’est pas nouveau, les Européens sont moins puritains que les Américains sur ce terrain-là, et quand on repense aux films Cinquante nuances de Grey, qui étaient d’une platitude infinie, on devine un peu pourquoi 365 jours, moins léché (quoique…), moins froid, énerve beaucoup plus les spectateurs. Bien que les dialogues soient la plupart du temps ridicules, la chimie entre les deux acteurs est plus forte que celle entre Anastasia Steele (Dakota Johnson) et Christian Grey (Jamie Dornan), qui jouaient comme des robots.

D’ailleurs, à ce qu’on sache, Jamie Dornan n’est pas vraiment devenu un sex-symbol après les trois pénibles films de la franchise Cinquante nuances, en tout cas bien moins que Robert Pattinson qui a eu des hordes d’adolescentes à ses trousses après la saga Twilight, mais force est de constater que Michele Morrone, qui n’était connu qu’en Italie, est le nouveau pétard de l’heure. Son compte Instagram a carrément été pris d’assaut depuis la mise en ligne de 365 jours sur Netflix. Il s’est même prononcé sur la polémique en disant qu’il n’était pas comme Massimo, que c’était juste « un personnage ». En plus, il chante quelques pièces de la bande sonore. Mon pif me dit qu’on n’a pas fini de voir ce bellâtre italien qui semble se prêter au jeu avec beaucoup d’amusement.

Mais ce qui me turlupine dans ces fantasmes romancés, de Twilight à 365 jours, est qu’ils semblent tous conçus sur le même canevas. Le gars est évidemment beau, il est bien sûr riche (en voulez-vous des yachts, des jets et des séances de magasinage à la Pretty Woman, en voilà), n’a d’yeux que pour sa proie (parce que c’est ça qu’elle est) et a ce petit côté dangereux qu’on confond avec le sex-appeal.

Sandrine Galand, chargée de cours à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, spécialiste de la culture populaire, m’explique que, tout simplement, hommes et femmes « baignent dans le même imaginaire social ». « Pour cette raison, ça ne m’étonne pas que les femmes écrivent ce type d’histoires, dit-elle. Je pense que cela a beaucoup à voir avec la pornographie hétérosexuelle dont on est bombardés. C’est ce qui est mis de l’avant, la représentation de la masculinité dominante. Même dans les comédies romantiques, ce n’est pas différent. C’est le héros qui va tout faire jusqu’à ce que la fille lui dise oui. »

D’une certaine façon, avec Cinquante nuances ou 365 jours, nous sommes dans des versions porno soft du conte de fées, tout de même contrôlées par les auteures. « On y voit des incarnations de masculinité prédatrice, de pouvoir et de séduction, et cette idée d’une espèce de princesse moderne qui se fait choyer », dit Sandrine Galand.

Le problème, surtout après #metoo, est que ça véhicule l’imaginaire d’une masculinité toxique et de comportements pour lesquels un homme comme Harvey Weinstein s’est fait condamner.

Sandrine Galand, chargée de cours à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM

Dans ces histoires de « conquêtes », croit-elle, « on confond malheureusement la prise de pouvoir sur l’autre comme de l’amour et un désir malsain pour un désir très, très fort. On comprend culturellement d’où ça vient, mais ce serait le fun de ne pas avoir que ça, d’avoir autre chose ».

D’ici là, on n’est pas sorti du château de Massimo, car on annonce bien sûr une suite à 365 jours, pendant que la trilogie romanesque polonaise sera probablement traduite le plus rapidement possible en anglais, puisque le succès est déjà assuré. Les fans sont déjà en train de traduire eux-mêmes les livres sur Wattpad pour savoir ce qui s’en vient.