Sans crier gare, François Girard célébrera en 2020 ses 30 ans de cinéma. Une belle occasion de faire le point avec celui dont le plus récent film, The Song of Names, s’apprête à gagner les écrans.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Quand on lui rappelle la date de sortie de son premier long métrage, Cargo, François Girard semble s’en étonner un peu. Trente ans déjà ! Au cours de ces trois décennies qui ont passé à la vitesse de l’éclair, le cinéaste québécois aura réalisé six longs métrages de plus et signé des mises en scène un peu partout dans le monde. Des spectacles, des opéras, du cirque. Curieux de nature, il voit ces diverses disciplines comme faisant partie d’une seule et même démarche artistique.

« Je n’ai jamais eu de vision de carrière, explique-t-il à La Presse. À l’époque où j’ai commencé à faire du cinéma, je rêvais simplement de durer, de garder la flamme. Et je constate aujourd’hui que cette flamme est toujours allumée. Avant Cargo, je tirais déjà dans toutes les directions en œuvrant dans le domaine de la vidéo d’art, de la publicité, parfois du clip. J’ai mis fin à tout ce travail, souvent expérimental, pour me consacrer entièrement au long métrage de cinéma. Après Le violon rouge, on a cependant commencé à me demander de mettre en scène des opéras, des pièces de théâtre, des spectacles de cirque, bref, toutes des choses passionnantes à faire. L’aspect public est peut-être différent, mais ça reste le même métier. »

François Girard emprunte toujours la même approche. Peu importe s’il réalise un film ou s’il met en scène un spectacle, il se glisse d’abord dans la peau d’un spectateur.

« Il faut imaginer le public et se mettre à sa place, dit-il. Cela veut dire qu’il faut observer, regarder ce qui se passe autour et y être sensible. La société a évolué et les gens qui viennent voir les spectacles aussi. Grandement. »

On ne peut plus aborder les choses de la même façon parce que nos préoccupations sont différentes. Ça modifie le discours, forcément.

François Girard

Quand le producteur torontois Robert Lantos lui a proposé la réalisation de The Song of Names, une adaptation du roman de Norman Lebrecht scénarisée par Jeffrey Caine (The Constant Gardener), François Girard n’a pas hésité, même s’il n’est pas du tout issu de la culture juive. 

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

François Girard en compagnie du producteur Robert Lantos sur le plateau de The Song of Names

À une époque où la notion d’appropriation culturelle est très délicate, le cinéaste québécois s’est placé dans la position d’un observateur, un peu comme le personnage de Martin (Tim Roth), qui cherche à retrouver un ami juif polonais (Clive Owen) dont il n’a pas eu de nouvelles depuis 35 ans. Comme son titre l’indique, The Song of Names fait écho à un chant qu’on entonne comme une incantation, au cours de laquelle les noms des victimes de l’Holocauste sont évoqués, histoire d’honorer leur mémoire et de les immortaliser.

« J’ai accepté de réaliser ce film parce que je vois le cinéma comme une occasion de découvrir et de parler des autres, fait remarquer le cinéaste. J’occupe d’ailleurs souvent une position d’observateur dans mes films. Cela dit, il est certain qu’on s’est posé des questions. Où trace-t-on la ligne ? En 1993, j’ai réalisé un film sur Glenn Gould, un Canadien anglais. Est-ce de l’appropriation culturelle ? Quand Akira Kurosawa a réalisé Ran en empruntant à Shakespeare, en était-ce aussi ? Bien sûr, il faut être sensible aux vérités culturelles et il y a une réflexion nécessaire à faire. Certaines interventions furent très pertinentes dans le débat qui a eu lieu là-dessus. Le propre de l’art est aussi d’établir des ponts. »

L’inévitable évolution du cinéma

Les modes de « consommation » des longs métrages étant désormais multiples, François Girard voit dans le litige qui oppose les exploitants des salles aux plateformes, Netflix notamment, la fin d’un système.

« La vérité, c’est que ce phénomène est le fait d’une révolution technologique contre laquelle on ne peut rien, analyse-t-il. L’arrivée des plateformes en est une conséquence logique, naturelle. Le même phénomène s’est produit avec la musique il y a 15 ans. Au Québec, on fait encore un peu comme si ce phénomène n’existait pas, mais il va inévitablement nous rattraper un jour. Il y a 30 ans, quand j’ai commencé, le cinéma et la télévision étaient deux mondes complètement différents, mais le mur qui les séparait a complètement disparu au cours des 10 dernières années. Au bout du compte, il y a souvent plus de gens qui voient les films sur leur écran de télé ou de tablette que sur grand écran. On peut résister, mais on ne peut pas nier le phénomène.

« Comme cinéaste, il n’y a pas plus satisfaisant que de voir une salle remplie de spectateurs qui regardent ton long métrage sur grand écran dans des conditions optimales, poursuit-il. Mais si quelqu’un vient me voir en me disant qu’il a vu mon film dans un avion et qu’il l’a aimé, ça veut dire que l’histoire que je raconte est assez forte pour être appréciée quand même dans ces conditions-là. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

La communication n’est pas si dépendante du format. Certains prétendent même que ce nouveau climat ramène le pendule dans la cour des artistes. L’hégémonie des studios hollywoodiens est remise en cause. Je vois du bon dans cette instabilité parce que ça nous force à réviser les vieilles façons de faire.

François Girard

Ayant fait la tournée de plusieurs festivals, François Girard estime que The Song of Names, lancé au festival de Toronto il y a quelques mois, est probablement son film le plus émouvant.

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

François Girard sur le plateau de The Song of Names

Par ailleurs, le programme du cinéaste s’annonce passablement chargé en 2020, d’autant qu’il amène au Metropolitan Opera Le vaisseau fantôme, cet opéra de Wagner qu’il a monté au Grand Théâtre de Québec l’été dernier. D’autres projets de réalisation, dont il ne peut donner de détails pour l’instant, figureraient dans ses plans. 

The Song of Names (Le chant des noms en version française) prendra l’affiche le 25 décembre à Montréal; le 10 janvier ailleurs au Québec.