(TORONTO) Il pleuvait des oiseaux a été présenté hier au TIFF en primeur mondiale. Cette adaptation du roman de Jocelyne Saucier, à la fois subtile et lumineuse, met en vedette Andrée Lachapelle, Gilbert Sicotte et Rémy Girard, qui incarnent des personnages ayant décidé de vivre leur vieillesse comme ils l’entendent. Du coup, la cinéaste Louise Archambault nous offre l’un des plus beaux films de l’année.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Quand on évoque avec elle un état de grâce à propos de son film, Louise Archambault s’étonne un peu, mais reconnaît quand même que, oui, tout s’est bien aligné afin que sa vision du roman de Jocelyne Saucier soit la plus fidèle à celle qu’elle envisageait.

« Je ne sais pas si on peut parler de grâce, mais cela me rappelle qu’au moment de présenter ce projet de film aux institutions et d’expliquer la vision que j’en avais, j’avais écrit souhaiter que ce film soit empreint d’espoir et de grâce. Je voulais un film sensoriel, qui soit dans la délicatesse, même s’il a été fabriqué en pleine forêt en 26 jours, avec trois personnes âgées et quatre chiens. Les acteurs se sont complètement investis et nous nous sommes abandonnés aux éléments. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La réalisatrice Louise Archambault

L’art et la forêt

Le récit d’Il pleuvait des oiseaux a plusieurs couches. Il y a d’abord ces trois hommes qui vivent reclus dans le bois, chacun dans son refuge, en marge d’une société pour laquelle ils n’existent plus. Ayant fait le choix de finir leurs jours en communion avec la nature, un esprit de solidarité et de respect s’est établi entre eux.

Puis il y a cette jeune reporter (Eve Landry) qui vient faire enquête à propos d’une tragédie ayant frappé la région il y a plusieurs années, des incendies de forêt qui ont fait des victimes. Enfin, il y a cette dame, internée injustement pendant 60 ans, qui refuse de retourner à sa résidence après l’enterrement d’un frère qu’elle n’a pratiquement pas vu de sa vie. Grâce à son neveu (Éric Robidoux), Gertrude (Andrée Lachapelle), qui « veut voir des paysages », sera amenée dans le bois et fera la connaissance de deux des ermites (Gilbert Sicotte et Rémy Girard), étant donné que le troisième, déjà une légende au village, vient de mourir.

D’une certaine façon, les personnages principaux de ce film sont l’art et la forêt. Ici, la peinture entre en communion avec cette réalité.

L’un des plus beaux aspects de cette œuvre en finesse est justement de faire écho à la pureté du geste artistique. Boychuck (Kenneth Welsh), l’ermite maintenant mort, a en effet peint des toiles par simple besoin d’expression, sans jamais vouloir les montrer, même à ses compagnons. Ces tableaux – peints par Marc Séguin pour les besoins du film – établissent pourtant un lien avec le passé.

Un jeu dépouillé, tout en nuances

Mais au-delà du simple récit, Louise Archambault s’attarde à décrire avec subtilité et délicatesse l’étape du vieillissement, que les trois acteurs principaux, tous remarquables, traduisent grâce à un jeu dépouillé, tout en nuances.

Ce roman m’a habitée dès la lecture quand il a été publié. Le propos était plus grand que moi, on dirait. Je voyais déjà les images et les personnages.

La réalisatrice Louise Archambault

« Faire Gabrielle, un film avec des déficients intellectuels, constituait déjà un pari, mais là, de vieux ermites dans le bois ? Ça va intéresser qui ? Or, je trouvais important de raconter et de transmettre cette histoire », explique Louise Archambault.

Dans l’esprit de la cinéaste, l’idée de confier le rôle de Gertrude (qui optera pour le prénom Marie-Desneiges une fois rendue dans la forêt) à Andrée Lachapelle s’est imposée assez tôt dans le processus d’écriture.

« Quand je lui ai offert le rôle, elle a accepté tout de suite parce qu’elle adorait déjà le roman, explique la cinéaste. Andrée a une grâce naturelle à l’écran. Il émane de ce personnage une certaine naïveté, une candeur qui peut aussi se transformer en force et en ouverture. Gilbert Sicotte est l’un des acteurs avec qui j’adore travailler. Il m’a fallu un peu plus de temps pour trouver Rémy Girard, dans la mesure où je cherchais d’abord un acteur de plus de 70 ans, qui peut chanter et jouer de la guitare, et qui peut être aussi bon dans l’humour que dans le drame. Rémy, qui a 69 ans, m’a fait parvenir deux chansons, et le lendemain, après l’avoir rencontré, j’ai été totalement convaincue. »

Louise Archambault n’en est pas à sa première expérience au festival de Toronto. Mais elle a le sentiment que l’évènement grossit d’année en année.

« La grande force des organisateurs du TIFF découle de leur amour du cinéma et de leur volonté de créer des liens. Ils nous encadrent, nous font rencontrer des gens, favorisent le réseautage avec d’autres créateurs, avec qui on parle de cinéma. Aussi, il y a cette rencontre avec le public lors d’échanges après les projections. Ce public est très présent et très intéressé. »

Il pleuvait des oiseaux ouvrira le Festival de cinéma de la ville de Québec jeudi avant de prendre l’affiche en salle le lendemain. Allez-y, c’est magnifique.

Une histoire inventée

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Just Mercy évoque l’histoire judiciaire d’un homme innocenté après avoir été condamné à la peine de mort en Alabama sur la foi d’un témoignage inventé de toutes pièces. À l’heure où la question raciale est de nouveau exacerbée aux États-Unis, ce film ambitieux, dont les têtes d’affiche sont Michael B. Jordan, Jamie Foxx et Brie Larson, pourra assurément susciter la discussion.

Tout jeune dans les années 80, fraîchement sorti de Harvard, l’avocat Bryan Stevenson a choisi de pratiquer son droit dans le comté de Monroe, en Alabama, un État où les sentences sont fréquemment des condamnations à mort, avec des détenus qui, bien souvent, n’ont pas les moyens de se payer une défense juridique digne de ce nom.

PHOTO FOURNIE PAR LE TIFF

Jamie Foxx et Michael B. Jordan
 dans Just Mercy

Bryan Stevenson s’est essentiellement fait connaître grâce à la cause de Walter McMillan. Cet homme sans histoire a été arrêté en 1987 et faussement accusé du meurtre d’une jeune femme de 18 ans, sur la foi d’un témoignage bidon que la justice – à la recherche d’un coupable pour calmer la colère de la population blanche – a retenu. Il faudra des années d’efforts à Bryan Stevenson pour réunir des preuves, obtenir l’aveu de mensonge du témoin et obtenir des autorités le retrait des actes d’accusation.

Justice et politique

Inspiré par le bouquin qu’a publié Bryan Stevenson, réalisé par Destin Daniel Cretton (The Glass Castle), Just Mercy va au-delà du simple drame judiciaire pour aussi expliquer les mécanismes du racisme, et évoquer du même coup la politisation du système judiciaire.

PHOTO ANDREW LAHODYNSKYJ, LA PRESSE CANADIENNE

Bryan Stevenson sur le tapis rouge
 de Just Mercy

« Ma motivation première résidait dans l’assurance que justice pouvait être rendue dans un environnement où la politique n’interviendrait pas dans le judiciaire, expliquait l’avocat lors d’une conférence de presse tenue hier. Mais je n’en suis plus certain depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde – et pas seulement aux États-Unis – où l’on mise sur des politiques de peur et de division. La bonne nouvelle, c’est que ces politiques entraînent aussi une réaction indignée. Les gens ont envie de s’impliquer pour une meilleure justice. »

La réussite du film tient à une approche qui laisse la puissance du propos s’exprimer d’elle-même, sans trop le surcharger sur le plan dramatique. Point de ton militant ou revanchard, ici, mais une illustration sans complaisance de la ségrégation qui subsiste encore mentalement dans les esprits de certains hommes de pouvoir. Le récit est d’ailleurs ponctué d’une scène d’exécution – à laquelle Bryan Stevenson a assisté après en avoir fait la promesse à un détenu qu’il n’avait pu sauver – qui glace le sang.

PHOTO EVAN AGOSTINI, ASSOCIATED PRESS

Jamie Foxx en conférence de presse 
en marge de la diffusion de Just Mercy

Pour Jamie Foxx, qui interprète avec force et subtilité le condamné McMillan, ce film témoigne de « l’expérience d’être Noir », une expérience qui résonne d’autant plus dans son cas.

La prison fait partie de la culture black parce qu’elle est toujours très présente dans nos vies. Mon propre père a purgé une peine de sept ans après s’être fait arrêter avec environ 25 $ de substance illicite dans ses poches. Substance qui est légale aujourd’hui, soit dit en passant.

L’acteur Jamie Foxx

« Je suis ravi que ce film soit à ce point apprécié des Noirs comme des Blancs. Les visionnements-tests ont révélé que 97 % des spectateurs noirs l’avaient aimé, et 98 % des spectateurs blancs ! »

Michael B. Jordan aux Oscars ?

Jamie Foxx est très élogieux envers Michael B. Jordan, qui prête ses traits à maître Stevenson. Certains observateurs affirment déjà que la vedette de Black Panther pourrait devenir le cinquième comédien noir à mettre la main sur l’Oscar du meilleur acteur. Foxx, qui a déjà obtenu la statuette dorée grâce à Ray, s’est d’ailleurs directement adressé à son partenaire : 

Dans Fruitvale Station, il y avait déjà l’ADN de ce que tu es en tant qu’acteur, mais aussi en tant que militant. Et je t’admire pour ça.

Jamie Foxx s’adressant à Michael B. Jordan en conférence de presse

De son côté, l’acteur de 32 ans s’est dit gêné de ne pas mieux avoir connu l’histoire évoquée dans ce film auparavant, ni celle de Bryan Stevenson. « Mais dès que j’ai lu son livre, et après avoir entendu Bryan en entrevue, j’ai estimé qu’il était de ma responsabilité de me tourner vers son histoire et d’utiliser les moyens dont je dispose pour la faire connaître au plus grand nombre possible. Comme Bryan mène toujours les mêmes combats aujourd’hui, je vois en ce film un outil pour épouser sa cause. »

PHOTO ANDREW LAHODYNSKYJ, LA PRESSE CANADIENNE

Michael B. Jordan sur le tapis rouge
 de Just Mercy

Michael B. Jordan a aussi déclaré qu’une cour de justice symbolise tant de choses négatives pour les Afro-Américains qu’il a dû se départir de ses vieux réflexes afin de trouver son espace de jeu et y évoluer à titre d’avocat, ne serait-ce que sur le plan de l’attitude et de la gestuelle.

« Bryan est un superhéros dans la vie de tous les jours. Nous, nous sommes dans la représentation. Mais le fait est qu’à titre d’homme noir, je sais que les thèmes abordés dans ce film ont un impact direct sur ma famille et ma communauté. Et ce film est sans contredit l’un des temps forts de ma vie. »

Just Mercy prendra l’affiche en distribution limitée à Noël, afin d’être admissible pour les Oscars, et sortira ensuite en distribution plus large le 10 janvier 2020.