(IQALUIT) Depuis 15 ans, la Tournée Québec Cinéma se rend annuellement dans des communautés francophones hors Québec pour y présenter quelques œuvres d’ici sur grand écran. C’est le cas à Iqaluit, capitale du Nunavut, où vivent quelque 450 francophones. La Presse y a accompagné la tournée.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Dans les communautés francophones hors Québec, le cinéma québécois sur grand écran est pratiquement aussi rare qu’une visite royale. Pour voir des films québécois, il faut se tourner vers les plateformes numériques, le club vidéo ou la bibliothèque locale, où le choix est limité.

Ainsi, à Iqaluit, le Théâtre Astro présente presque uniquement des films grand public en anglais. Situé à l’intérieur du complexe hôtelier Frobisher Inn, à deux pas du bureau d’accueil de l’hôtel, le cinéma compte deux salles de 60 et 115 sièges. La fin de semaine dernière, les films John Wick 3 et Ugly Dolls étaient au programme. Ainsi qu’une curiosité, The Grizzlies, film canadien inspiré d’une histoire locale vraie : la constitution d’une équipe de crosse pour lutter contre une vague de suicides chez les jeunes d’un village du Nunavut. La population inuite, dont de nombreux adolescents, s’y pressait.

Mais ce week-end-là, l’Astro accueillait aussi trois films québécois à raison d’une séance chacun : La course des tuques, le documentaire La fin des terres et Avant qu’on explose.

PHOTO ANDRÉ DUCHESNE, LA PRESSE

À l’intérieur du Franco-Centre, le cinéaste Alexandre Franchi (Happy Face) répond aux questions du public.

C’est que pour la huitième année d’affilée, la Tournée Québec Cinéma s’arrêtait en ville afin de donner à la communauté francophone l’occasion de voir du cinéma québécois en salle.

Aux trois œuvres nommées s’ajoutaient le court métrage Noah, 18 ans et le long métrage Happy Face, présentés le vendredi soir au Franco-Centre, salle communautaire administrée par l’Association des francophones du Nunavut (AFN). Québec Cinéma, organisateur de la tournée, tenait aussi des activités dans les écoles pour les jeunes du primaire et du secondaire étudiant en français.

L’événement cinéma de l’année

Pour la communauté francophone d’Iqaluit, ce passage constitue le plus grand événement cinéma de l’année, qui a d’ailleurs été annoncé à la une du journal Le Nunavoix.

Foi des cinéphiles rencontrés, cette tournée annuelle fait un bien énorme aux francophones d’Iqaluit et leur permet de s’ancrer dans leur identité.

« Ces rencontres nous donnent l’impression de ne pas être à l’arrière-garde », dit Maurice Lamothe, résidant depuis trois ans à Iqaluit où il enseigne les humanités à l’unique classe francophone du secondaire (neuf élèves).

« On a l’impression de participer à ce qui se fait présentement. J’aime beaucoup montrer du cinéma québécois à mes élèves, mais, pour y arriver, j’achète moi-même les films sur iTunes », explique Maurice Lamothe, enseignant.

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Maurice Lamothe aurait bien aimé voir le film À tous ceux qui ne me lisent pas de Yan Giroux à sa sortie. « J’ai bien connu le poète Yves Boisvert, un ami », dit-il.

Pour Karine Baron, directrice générale de l’AFN, présenter du cinéma québécois sur grand écran est une occasion de rassemblement. « Officiellement, il y a environ 450 francophones au Nunavut, dont 98 % vivent à Iqaluit, dit-elle. Il est important de se rassembler pour célébrer notre culture. Surtout qu’ici, le français est la troisième langue officielle, après la langue inuite [qui se partage entre l’inuktitut et l’inuinnaqtun] et l’anglais. »

Outre cette tournée, les deux seuls autres moments de l’année où l’on présente du cinéma québécois est durant le Mois de la Francophonie et la Journée du cinéma canadien.

Petites familles

Ce ne sont pas tous les membres de la communauté qui vont « aux vues ». Durant notre passage, de 15 à 20 cinéphiles ont assisté aux quatre programmes (Noah, 18 ans et Happy Face étaient présentés ensemble). Pour Happy Face, film québécois en anglais, quelques anglophones de la ville ont aussi assisté à la représentation rassemblant une trentaine de personnes, ce qui a réjoui Karine Baron, qui cherche à créer des ponts entre les trois communautés.

À défaut d’être nombreux, les participants étaient enthousiastes. Ils sont demeurés longtemps sur place après les projections pour discuter.

PHOTO MICHEL ALBERT, FOURNIE PAR QUÉBEC CINÉMA

Karine Baron est depuis près d’un an directrice générale de l’Association des francophones du Nunavut.

Comme elle le fait dans toutes les villes canadiennes où elle débarque, l’équipe de Québec Cinéma avait d’ailleurs emmené deux artistes — ici, les réalisateurs de Happy Face et de La fin des terres, Alexandre Franchi et Loïc Darses —, qui ont répondu à de nombreuses questions du public. Une fois les séances levées, les discussions se sont poursuivies autour d’une bière, dans un bar.

Selon le directeur de la tournée, François Lemieux, il est important de présenter une programmation diversifiée dans les villes visitées.

« Je pourrais présenter La Bolduc 50 fois, mais je trouverais dommage qu’à la fin de l’année, je n’aie pas offert une variété de contenus », indique François Lemieux, directeur de la tournée.

Ivo Vigouroux, qui gère le Franco-Centre, partage sa façon de penser. « On reçoit une proposition de programme et on en discute, dit-il. Je choisis un film grand public et d’autres que les spectateurs n’iraient pas nécessairement voir. Si je donne seulement des bonbons aux gens, ils vont avoir des caries au cerveau. »

Dès notre arrivée, on nous avait prédit que La course des tuques allait être le film le plus populaire. Parce que la communauté francophone est surtout constituée de petites familles de fonctionnaires installés ici pour quelques années.

PHOTO MICHEL ALBERT, FOURNIE PAR QUÉBEC CINÉMA

Le documentariste Loïc Darses (La fin des terres) s’adresse aux spectateurs.

Et ce fut effectivement le cas !

Quelques minutes avant la projection de ce film d’animation, la salle de l’Astro grouillait d’enfants excités. Une forte odeur de popcorn flottait dans l’air. Près de 40 parents et enfants occupaient la soixantaine de sièges.

« J’étais heureuse d’apprendre que le film venait en ville. Sinon, nous aurions dû attendre de descendre dans le Sud pour le voir », dit Lindsay Turner, maman d’Henri et de Thomas Houle. « Moi, j’ai hâte de savoir pourquoi les personnages de l’affiche ont de drôles de fusils ! », s’est exclamé Henri.

François Lemieux indique que l’arrêt annuel à Iqaluit a attiré un peu moins de personnes que les années antérieures. Mais il refuse de baisser les bras. « Ce n’est pas une affaire de chiffres, dit-il. Le fait que la communauté se mobilise pour nous accueillir et que nous revenons chaque année témoigne de l’importance de la démarche. C’est très important pour l’identité. Les francophones que nous touchons vont en parler et revenir. »

D’ailleurs, M. Lemieux négocie actuellement avec les gestionnaires de l’Astro dans l’espoir d’y présenter un film francophone par mois.

PHOTO ANDRÉ DUCHESNE, LA PRESSE

Flavie Parker et son ami Henri Houle, impatients de voir La course des tuques

La Tournée, c’est : 

• 14 137 spectateurs en 2018-2019 (68,6 % de plus que l’an dernier)

• 42 artisans invités : Céline Bonnier, Ricardo Trogi, Juliette Gosselin, Guy Thauvette, etc.

• 33 villes visitées : Toronto, Caraquet, Moncton, Nanaimo, L’Anse-aux-Canards, Arctic Bay, Lethbridge, etc.

• 300 000 $ : Budget approximatif

• Au moins 85 films de tous genres

Les frais de transport et d’hébergement de ce reportage ont été payés par Québec Cinéma.