Afin de bien saisir l’essence de Bentley, on doit inévitablement aborder la 8 Liter. Dernière voiture dessinée par le fondateur W. O. Bentley, cette grande berline a été lancée dans le tumulte économique du début des années 1930. Elle avait été conçue dans un dessein bien précis : traverser le continent européen dans l’opulence et la vitesse conférées par son volumineux six-cylindres de 8 L duveteux et gorgé de couple. C’est de là que vient la Flying Spur, une héritière dont l’immensité de la composition n’a d’égale que sa finesse.

Charles René
Charles René La Presse

Le design

PHOTO FOURNIE PAR BENTLEY

La Bentley Flying Spur V8 fait 5,3 m de longueur !

Les deux extrémités de la Flying Spur sont séparées par 5,3 m de carrosserie, soit la longueur d’un Lincoln Navigator. Une ampleur aussi prodigieuse peut facilement verser dans le grotesque, mais l’équipe de designers dirigée par Stefan Sielaff a injecté un extraordinaire raffinement dans l’accord des proportions. Évidemment, c’est le faciès, d’une excentricité mesurée, qui mène la charge visuelle, mettant au premier plan une calandre rectangulaire ornée de motifs grillagés. Des phares circulaires placés assez bas ajoutent au dynamisme. La « Flying B », sculpture emblématique de la marque, trône au-dessus et peut même se rétracter sur commande, une option. D’une perspective latérale, cette berline étale sa monumentalité avec un porte-à-faux avant réduit qui laisse l’immense capot s’exprimer pleinement et une portion arrière suspendue assez longue pour accentuer l’élancement. Cela rappelle justement les ailes braquées vers l’arrière de la statuette. La profondeur et la qualité exceptionnelle de la peinture agrémentent ces lignes et magnétisent l’œil.

À bord

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L’habitacle de la Bentley Flying Spur

La portière massive s’ouvre pour dégager le seuil de porte qui précise d’emblée que cette Flying Spur est assemblée à la main à l’usine Crewe, berceau de Bentley depuis 1946. On s’assoit dans ce vaste habitacle sur un mobilier dont la densité de mousse est non moins que parfaite pour se faire donner une leçon de virtuosité artisanale. L’exemplaire essayé conjuguait les matières avec succulence : les placages de bois ajustés au millimètre près sont bordés de cuirs ultrafins aux divers coloris traversés par de sublimes surpiqûres contrastées. La pièce de résistance apparaît cependant au démarrage. Le centre de la planche de bord découvre alors l’écran d’infodivertissement en faisant une rotation d’un prisme triangulaire. L’aspect symétrique de l’ensemble conjugué avec l’usage de buses métalliques circulaires fait résolument Art déco dans l’approche, mais par-dessus tout, on sent un désir de traverser les époques avec une harmonie qui, a priori, n’aurait pas lieu d’être tant les détails sont innombrables.

Sous le capot

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Le moteur V8 de la Bentley Flying Spur

La Flying Spur se détaille en trois variantes mécaniques : V6 hybride rechargeable, V8 et W12. L’exemplaire essayé tire son entrain d’un V8 de 4 L turbocompressé, moteur partagé avec de nombreux modèles du groupe Volkswagen. Doté de deux turbos placés au centre du V pour réduire le délai de mise en rotation, il produit 542 ch dans cette mouture et 568 lb-pi de couple. Plus expressive sur le plan sonore que le douze-cylindres avec un chant grave accrocheur sans noyer l’habitacle dans un déluge de décibels, cette mécanique déplace avec grand aplomb et onctuosité la grande berline. La boîte à double embrayage à huit rapports guide le moteur avec adresse et peut se découpler lorsqu’on relâche l’accélérateur pour économiser quelques goûtes de carburant. Sans être un exemple en la matière, cette Flying Spur a consommé autour de 12 L/100 km au cours de l’essai. Acceptable pour un véhicule de cette envergure.

Derrière le volant

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L’aspect étanche de l’habitacle est préservé qu’importe la vitesse dès que l’on referme les portières.

« A dead silent 100 mph car. » Ce sont les mots prononcés par W. O. Bentley pour rendre sa 8 Liter désirable auprès de sa clientèle richissime. Quatre-vingt-onze ans plus tard, cette formule est toujours appliquée avec rigueur. L’aspect étanche de l’habitacle est préservé qu’importe la vitesse dès que l’on referme les portières. Assis assez haut avec une vue imprenable sur le capot longiligne plongeant, l’immense sophistication des amortisseurs pneumatiques impressionne. Il y a une rythmique frappante dans la gestion des rugosités des revêtements, berçant les occupants sans pencher vers une mollesse incommodante. Il y a également un aspect très soyeux à sa conduite, de la direction en passant par l’actionnement des pédales, sans trop négliger l’agilité grâce à sa direction arrière. Quand on souhaite cependant mettre la pleine charge, le système de transmission intégrale intervient et ce lourd objet de 2300 kg bondit avec urgence. Le 0-100 km/h est réalisé en seulement 4,1 s.

Les technologies embarquées

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Le système d’infodivertissement de la Bentley Flying Spur

Produit issu de la filière de grand luxe du groupe Volkswagen, la Flying Spur est outillée d’un système d’infodivertissement sur base Audi. Bentley a cependant réformé la présentation et a ajouté certaines fonctionnalités pour assurer son exclusivité. On obtient donc un écran tactile réactif à excellente résolution. Les menus sont élégants et bien disposés. Il est doublé d’un second écran d’instrumentation lui aussi fort lisible, mais pas aussi configurable qu’on l’aurait souhaité. La stabilité du système lorsque Apple CarPlay est en fonction n’a toutefois pas été sans faille au cours de l’essai routier. Le constructeur a en outre choisi de privilégier les touches physiques pour les diverses commandes usuelles concentrées autour du levier de vitesses : une approche que l’on apprécie, mais le noir lustré qui les recouvre se souille instantanément. Sur le plan sonore, la chaîne Naim de 2200 W misant sur 19 haut-parleurs émet une sonorité cristalline et d’une extrême précision dans la gestion des fréquences.

Le verdict

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On ne peut qu’être fasciné et charmé par le caractère majestueux de cette voiture.

Étalant une facture de départ qui dépasse les 256 000 $ en livrée V8, cette Flying Spur est évidemment réservée à une clientèle fortunée et ne peut en aucun temps être considérée comme un achat raisonnable. Mais, en excluant cette observation nécessaire, on ne peut qu’être fasciné et charmé par le caractère majestueux de l’objet. La mise en scène visuelle grandiose de cette berline est aussi appuyée par une volonté de pérennité dans la sensibilité artistique de son habitacle. Hommage à une époque durant laquelle on prenait le temps de valoriser le savoir-faire artisanal en automobile, elle nous enveloppe dans une somptuosité inimitable. Son tempérament sur route s’imbrique parfaitement à cette idée, mêlant confort et grande stabilité, donnant une impression de résilience hors du commun. C’est un peu comme la 8 Liter savait si bien le faire lors de son époque. On ne peut cependant s’empêcher d’imaginer cette voiture équipée d’une motorisation électrique. Dès lors, le silence régnera réellement.

Carnet de notes

« Tourner sur un 10 cents »

Grâce à sa direction arrière active qui peut braquer les roues dans le sens opposé des roues avant, la Flying Spur a un rayon de braquage de seulement 11,46 m, comparable à celui d’une Honda Civic.

Freinage surdimensionné

Malgré l’usage généralisé d’aluminium dans sa confection, cette Flying Spur V8 pèse 2330 kg. Pour ralentir cette immense masse, des étriers très efficaces à dix pistons à l’avant et quatre pistons à l’arrière sont responsables de la tâche au moyen d’une pédale un peu trop sensible.

Personnalisable à l’infini

En achetant une Flying Spur, on se procure également le droit de la personnaliser grâce à d’innombrables combinaisons de couleurs et de matières. Par exemple, la version essayée peut être agrémentée de 12 compositions de moulures, allant du placage de bois à l’aluminium machiné en passant par la fibre de carbone.

De l’aide de Porsche

Cette Flying Spur est basée sur la plateforme modulaire MSB développée par Porsche pour sa Panamera, ce qui explique son comportement équilibré.

Des sœurs pendant des décennies

Les non-initiés ont souvent tendance à confondre Rolls-Royce et Bentley, malgré leur appartenance respective à BMW et au groupe Volkswagen. Ce n’est pas un hasard, car Rolls-Royce a acheté Bentley en 1931. Les deux marques ont ensuite cohabité de 1980 à 1998 sous l’égide du même propriétaire.

Fiche technique

  • Modèle à l’essai : Bentley Flying Spur V8 2022
  • Moteur : V8 DACT biturbo 4 L
  • Puissance : 542 ch à 6000 tr/min
  • Couple : 568 lb-pi de 2000 à 4500 tr/min
  • Transmission : Automatique à double embrayage à huit rapports avec mode manuel
  • Architecture motrice : Moteur longitudinal avant, transmission intégrale
  • Consommation (ÉnerGuide) : 13,7 L/100 km
  • Prix (avec options, transport et préparation) : 351 563 $ (prix de départ de 256 073 $)
  • Concurrentes : Mercedes-Maybach Classe S et Rolls-Royce Ghost
  • Du nouveau en 2022 ? : Aucun changement majeur