(Lille) Il fallait du culot pour traverser l’Atlantique et offrir aux Français une comédie musicale basée sur un des derniers monstres sacrés de la chanson : Michel Sardou.

Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Or, du culot, Serge Denoncourt n’en a jamais manqué. Avec Je vais t’aimer, spectacle inspiré de l’œuvre de Michel Sardou, le metteur en scène québécois prouve aussi qu’il a, outre le flair qu’on lui connaît, un formidable talent de conteur.

La tâche n’était pas simple : tricoter en puisant dans l’œuvre immense de Sardou (267 chansons, rien de moins !) une histoire cohérente, qui dépasse la simple enfilade de succès. Serge Denoncourt, qui porte ici le double chapeau de librettiste et de metteur en scène, a relevé le pari haut la main. Samedi dernier, son équipe et lui (dont le scénographe Stéphane Roy) ont conquis le public du Zénith de Lille, au nord de Paris.

Les quelque 3300 spectateurs ont ri, pleuré, chanté et tapé des mains pendant que, sur scène, une troupe de 17 danseurs et interprètes reprenait les chansons de « l’homme aux 100 millions de disques vendus », comme on le surnomme en France.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Denoncourt agit comme metteur en scène et librettiste pour le spectacle Je vais t’aimer.

Un accueil dont Serge Denoncourt n’est pas peu fier. « Le soir de la première, les gens ne savaient pas à quoi s’attendre. Ils ont vite compris que ce ne serait pas un biopic, mais une véritable histoire, avec des personnages qu’on suit et auxquels on s’attache. Ils en ont presque oublié Sardou lui-même. Ça marche ! Tout ça dans une culture qui n’est pas la mienne ! »

Vingt-cinq chansons pour une histoire

Je vais t’aimer raconte en effet l’histoire de six amis qui s’embarquent sur le paquebot Le France pour une traversée vers l’Amérique, chacun apportant dans ses bagages ses idéaux, ses rêves de vie meilleure, mais aussi ses préjugés sur cette Amérique qui se considère comme le nombril du monde. Pendant près de deux heures trente, on suivra le destin de ces six protagonistes qui, du Havre à Alger en passant par New York et Paris, vont se croiser et se quitter pour mieux se retrouver au fil des décennies. Car entre Mike l’amoureux de la musique, Thomas le révolutionnaire, Louise l’esprit libre et les autres, c’est à la vie, à la mort.

Et mort il y aura, car cette comédie musicale cache aussi son lot de drames… Les yeux se mouillent lorsque Mike, drapé d’un drapeau américain en lambeaux, chante Je vole. Mais les pieds se mettent aussi à danser devant l’interprétation collective énergique des Lacs du Connemara.

Au total, quelque 25 chansons sont interprétées par des chanteurs inconnus au Québec, mais dont plusieurs sont passés par des téléréalités comme The Voice en France. Michel Sardou est reconnu pour sa tessiture impressionnante, et les chanteurs s’avèrent tous à la hauteur.

C’est aussi un spectacle où le metteur en scène et librettiste n’a pas peur d’aborder des sujets comme l’homosexualité, les inégalités sociales, le syndicalisme, la place des femmes… « Ça les étonne, les Français, que je prenne la parole sur des sujets pareils dans une comédie musicale.

Avec Je vais t’aimer, je raconte 40 années de l’histoire de la France… Le public a accepté ce que je propose. Et c’est même vrai pour les fans de Sardou, qui sont impitoyables !

Serge Denoncourt

Les danseurs, dirigés de belle façon par la chorégraphe canadienne Wynn Holmes, aidée de Nico Archambault, ajoutent aussi beaucoup au bonheur du spectateur, en particulier lors des numéros de groupe très réussis. Chaque numéro baigne d’ailleurs dans une ambiance dansée différente, ce qui a nécessité un grand travail de recherche, selon Wynn Holmes.

PHOTO THOMAS VOLLAIRE FOURNIE PAR LA PRODUCTION

La troupe réunit pas moins de 17 interprètes et danseurs.

Sardou, chanteur-conteur

Cette réussite est d’autant plus impressionnante que Serge Denoncourt n’était pas un spécialiste de Sardou avant de se lancer dans ce projet un peu fou. « Michel Sardou ne représentait rien pour moi, lance-t-il avec la franchise qu’on lui connaît. Bien sûr, je connaissais quelques chansons, comme La maladie d’amour ou Les vieux mariés, mais je n’avais pas d’opinion bonne ou mauvaise sur l’homme. De toute façon, au Québec, on connaît peu les prises de position de Sardou, qui a souvent créé des polémiques. »

C’est en écoutant son répertoire que le Québécois a compris à quel point Sardou distillait dans ses chansons une formidable théâtralité. Tout était pour ainsi dire déjà en place pour construire une comédie musicale… « Il sait écrire des chansons qui sont très cinématographiques, comme des scènes de théâtre ! C’est pourquoi il est plus facile pour moi de faire une comédie musicale à partir de son œuvre que de celle de Brel ou d’Aznavour. »

La trame narrative derrière le spectacle a d’ailleurs germé à partir d’une seule chanson jusque-là totalement inconnue pour Serge Denoncourt, Le prix d’un homme, qui raconte l’histoire d’un homme qui se fait kidnapper.

PHOTO THOMAS VOLLAIRE FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Plusieurs chorégraphies, conçues par la Canadienne Wynn Holmes, émaillent la comédie musicale, comme ici sur la pièce Chanteur de jazz.

« Quand j’ai entendu cette chanson, j’ai tout de suite voulu savoir qui était cet homme. J’ai écrit deux pages sur une possible histoire à partir de cette chanson, pages qui ont été envoyées à Michel Sardou. C’est après les avoir lues qu’il a accepté que le spectacle se fasse, lui qui refusait depuis longtemps toute forme de spectacle-hommage. »

Le chanteur a donné carte blanche aux créateurs. Et s’il n’était pas là le soir de la première, il a envoyé un mot d’encouragement à la troupe, avec la promesse d’assister au spectacle un soir.

Ce qu’il verra est un spectacle comme il s’en fait peu en France, estime Serge Denoncourt. « Je demande aux chanteurs de danser, aux danseurs de chanter, ce qui est rare ici. C’est un spectacle à l’américaine, façon West End. »

Je vais t’aimer fait présentement l’objet d’une tournée en province et doit s’installer à la Seine musicale, près de Paris, en mars 2022. Passera-t-il par le Québec ? Serge Denoncourt a bon espoir que oui, même si rien n’est confirmé pour l’instant.

Carte blanche sur Edgar Fruitier

« J’ai été entendu »

La carte blanche de Serge Denoncourt publiée dans La Presse dimanche et intitulée « Pauvre Edgar » a fait beaucoup réagir.

Le metteur en scène a décidé de prendre la plume pour raconter sa propre expérience comme collègue de travail d’Edgar Fruitier en voyant les réactions de plusieurs à la condamnation pour agression sexuelle du comédien de 91 ans. Joint par téléphone, il explique : « Quand j’ai vu que des gens le plaignaient sur les réseaux sociaux et disaient « pauvre Edgar », ça m’a vraiment énervé. Je n’ai pas écrit cette lettre pour dire ce qu’il m’a fait à moi, mais pour dire simplement : il l’a fait. Je le sais ; on le savait tous. » Serge Denoncourt, qui est toujours en France pour les besoins de la comédie musicale Je vais t’aimer, avoue avoir reçu de nombreux messages depuis la parution du texte. « J’ai écrit ce que j’avais à dire et je ne m’attendais à rien, mais j’ai eu beaucoup de réactions positives. J’ai reçu plusieurs remerciements, des gens qui me disaient : « Merci de l’avoir dit. » » Il ajoute avoir reçu des messages de certaines personnes qu’il connaît et qui avaient pris jusque-là la défense d’Edgar Fruitier. « Elles m’ont écrit : « Je t’ai lu et ça m’a permis de remettre les choses en perspective. Je n’avais pas pensé aux conséquences… » De toute évidence, j’ai été entendu. »