Les producteurs québécois décrient le partage inéquitable du financement en télévision au Canada, qui continue de favoriser les séries en anglais au détriment des séries en français. Ils espèrent que l’entrée en poste du nouveau ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez, entraînera le changement promis par Justin Trudeau.

Publié le 1er nov. 2021
Marc-André Lemieux
Marc-André Lemieux La Presse

Depuis des années, les deux tiers (66 %) de l’enveloppe du Fonds des médias du Canada (FMC) sont remis aux productions de langue anglaise. Les productions de langue française se contentent du tiers (33 %).

Plus que jamais, ce déséquilibre irrite le milieu télévisuel québécois.

« C’est absolument injuste », déplore la présidente-directrice générale de l’Association québécoise des productions médiatiques (AQPM), Hélène Messier. « On a deux fois moins d’argent, alors qu’on produit deux fois plus d’heures de télévision. »

« C’est indécent », lance Michel D’Astous, qui produit L’heure bleue, Après et Piégés avec Anne Boyer chez Duo Productions.

C’est comme s’ils nous disaient : “Continuez à jouer au hockey, mais sur cette patinoire beaucoup plus petite.” Ça n’a aucun sens.

Michel D’Astous

Cette répartition du financement gouvernemental contribue à exacerber les différences de budget entre les séries des deux solitudes. Selon les plus récentes données du FMC fournies par l’AQPM, le budget moyen d’une heure de fiction en anglais s’élève à 2 227 000 $, alors qu’en français, ce montant n’atteint que 546 000 $.

L’écart est également criant en variétés, en jeunesse, de même qu’en documentaire.

Compétition mondiale

Selon Mathieu Chantelois, vice-président aux communications du FMC, les budgets des séries canadiennes anglaises se doivent d’être plus élevés parce qu’elles rivalisent avec l’offre américaine.

En 2021, cet argument ne tient plus la route, estime Nicola Merola, président de Productions Pixcom (La faille, Nuit blanche).

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Nicola Merola, président des Productions Pixcom

Avant, au Québec, on était comme dans une bulle fermée Les shows d’ailleurs rentraient au compte-gouttes. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai. Avec l’arrivée des plateformes comme Netflix et Amazon Prime Video, les séries du monde entier sont disponibles en français.

Nicola Merola, président de Productions Pixcom

« Les Québécois qui sont abonnés s’habituent à regarder des séries avec des valeurs de production supérieures. Par conséquent, nous aussi, on doit se battre contre les gros canons américains. Ce n’est plus juste une affaire exclusivement canadienne anglaise. »

Même son de cloche du côté de Josée Vallée, vice-présidente, production et opérations, fiction, chez Sphère Média (Une autre histoire, Les honorables). « Il y a quelques années, on n’était pas en compétition contre la planète. Aujourd’hui, on ne l’a jamais autant été. »

« Peut-être que, avant, les Québécois étaient moins bilingues et consommaient beaucoup plus d’émissions en français, renchérit Hélène Messier, de l’AQPM. Ça nécessitait moins d’investissements. Mais la situation a complètement changé. La concurrence vient maintenant de partout. Il n’y a aucune raison pour laquelle on devrait tolérer un tel déséquilibre. »

Un espoir

Pour corriger la situation, l’industrie télévisuelle québécoise fonde beaucoup d’espoir en Pablo Rodriguez, nouveau ministre du Patrimoine canadien. Entré en poste mardi dernier au terme d’un remaniement du premier ministre Justin Trudeau, le député d’Honoré-Mercier s’est déjà montré « sensible » au dossier, souligne Hélène Messier, de l’AQPM. En 2019, il était intervenu pour créer un fonds ponctuel de 7,5 millions pour aider la production de films francophones.

PHOTO LARS HAGBERG, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le nouveau ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez

Le milieu souhaite maintenant qu’il honore la promesse des libéraux, telle qu’elle a été stipulée dans leurs engagements en culture aux dernières élections, en augmentant la proportion du financement des contenus audiovisuels en français du FMC, « le faisant passer de 33 % à 40 % pour favoriser une meilleure présence de productions en français ».

Établir le partage à 40 %-60 % représenterait une « victoire historique », soutient Hélène Messier. D’autant plus qu’elle s’accompagnerait d’une augmentation des enveloppes du FMC, d’après une autre promesse libérale.

Pour Nicola Merola, il s’agit d’une bonne nouvelle, qu’il assortit toutefois de certaines réserves.

C’est sûr qu’on voit ça d’un bon œil, mais ce n’est pas assez. Qu’est-ce qui va nous permettre de vendre nos shows à l’étranger ? Plus de cash.

Nicola Merola, président de Productions Pixcom

Le président de Pixcom va même plus loin en évoquant un partage en faveur des productions en français.

« L’immense avantage qu’ils ont, au Canada anglais, c’est que toutes leurs affaires sont… en anglais. Leur potentiel d’exportation est immense, et éminemment plus grand qu’au Québec. Quand on vend des shows comme Victor Lessard, La faille et Alerte Amber à l’étranger, les sommes qu’on reçoit sont plus petites parce qu’on tourne en français. Le FMC devrait en tenir compte et aider davantage la production francophone, qui n’a pas accès à toutes ces sommes. »

En effet, pour les séries en anglais, les distributeurs assument jusqu’à 12 % des dépenses, et les sources étrangères, près de 7 %, précise le FMC.

Pour les séries francophones, c’est loin d’être le cas. « Les producteurs dépendent davantage des droits de diffusion, du financement du FMC et des crédits d’impôt, confirme Mathieu Chantelois. Les distributeurs ne fournissent qu’environ 1 % du financement du contenu de langue française. »

PHOTO YAN TURCOTTE, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

La deuxième saison de Transplant, avec Laurence Lebœuf, est dotée d’un budget de 2,8 millions par épisode.

L’exemple de Transplant illustre parfaitement l’immense potentiel des séries anglophones. Tourné à Montréal, ce drame hospitalier du réseau CTV produit par Sphère Média est distribué par NBCUniversal, qui agit également à titre de partenaire financier. Mettant en vedette Laurence Lebœuf, la première saison a été diffusée à heure de grande écoute aux États-Unis sur NBC. Résultat : la deuxième saison, attendue en 2022, est dotée d’un budget de 2,8 millions par épisode.

« Je ne suis pas du tout gênée des séries francophones qu’on produit, déclare Josée Vallée. C’est de calibre mondial. Mais avec plus d’argent, on pourrait raconter un plus large éventail d’histoires. On serait moins limités. Transplant, ça n’aurait pas été possible en français. On n’aurait jamais pu recréer un hôpital en studio. »

Point positif, depuis quelques années, les séries en français destinées aux marchés internationaux peuvent bénéficier d’un soutien financier supplémentaire, grâce entre autres au Fonds Québecor. La SODEC a également mis sur pied un programme d’aide pour bonifier la valeur de production.

Autres facteurs

La répartition inégale des enveloppes du FMC n’est pas l’unique raison pour laquelle les séries anglophones profitent de budgets de deux à quatre fois plus élevés. On peut notamment citer les revenus supérieurs des chaînes canadiennes-anglaises.

Mathieu Chantelois, du FMC, mentionne également qu’au Québec, puisque les séries en français sont particulièrement populaires, les diffuseurs en commandent davantage. Ainsi, l’enveloppe est répartie entre plusieurs titres. Au Canada anglais, les sommes sont moins fractionnées puisque les diffuseurs en commandent moins.

De manière générale, il coûte aussi plus cher de tourner en anglais, nous informe le porte-parole du FMC. En raison non seulement des tarifs des syndicats du marché anglophone, mais également des cachets des acteurs torontois, souvent courtisés par Hollywood, qui gagnent davantage.