Toutes les deux semaines, La Presse convie des gens de l’industrie pour nous parler de leur amour de la télévision. Ainsi que des défis de la création télévisuelle. Aujourd’hui, la productrice Marleen Beaulieu.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Femme d’affaires et femme de cœur, Marleen Beaulieu est une figure influente du milieu de la télévision au Québec. Depuis trois décennies, la productrice a participé à bien des succès de notre télé, tels que Ricardo, La petite séduction, Les Parent, Les chefs !, Flash et le premier talk-show de Sonia Benezra. Sans oublier l’émission millionnaire du samedi soir, En direct de l’univers, qu’elle coproduit avec France Beaudoin. La présidente d’Attraction Images fait partager à La Presse son bon instinct télévisuel.

Quand vous avez débuté en télévision en 1988, comme directrice du développement chez Coscient (Zone 3), il y avait très peu de femmes dans des postes de direction. Aujourd’hui, quatre femmes sont à la tête de la SODEC, de Téléfilm Canada, de CBC/Radio-Canada et du Fonds des médias du Canada. Est-ce que les femmes ont brisé le plafond de verre ?

Non, pas vraiment. Certes, il y a plus de femmes qui dirigent, mais il reste beaucoup de chemin à faire avant d’atteindre l’équilibre. On commence à peine à parler des abus, des inconduites dans le monde du travail. J’ai une forte personnalité. J’ai eu la chance de percer. Mais c’était – et ça demeure – intimidant de prendre sa place comme femme dans un boys club comme le milieu de la télé et du cinéma. Je suis contente de voir que les choses commencent à changer et qu’il y a plus de respect.

Vous aimez travailler avec des artistes. Vous les respectez, justement. Or, vous avez aussi le sens des affaires. Quelle est la part de business et d’artistique dans votre métier ?

Je crois qu’il faut un mélange de créativité, de sens des affaires et de diplomatie pour être producteur. Avoir confiance en son intuition, ses collaborateurs et ses partenaires. On doit savoir travailler avec différents secteurs de l’industrie pour réussir. Comme présidente et productrice exécutive, je touche à tout. Le travail d’équipe est essentiel. Car il faut avoir un talent de rassembleur.

Qu’est-ce qui a le plus changé depuis vos débuts ?

Je dirais l’apparition accélérée et continue de nouvelles technologies, l’équipement beaucoup plus léger, qui facilite grandement la production, et les réseaux sociaux, qui nous donnent instantanément le pouls des téléspectateurs, la réponse immédiate du public. Avant, la production attendait la critique de Louise Cousineau dans La Presse… ou les plaintes du service à l’auditoire une semaine après la diffusion. Avec l’écoute en différé, de plus, le téléspectateur a le contrôle de ce qu’il regarde. La possibilité de voir une émission en sautant les publicités, à mon avis, c’est ce qui a tout changé. Cela a provoqué des pertes de revenus importantes pour les diffuseurs, puis a amené une réflexion pour créer des contenus sur diverses plateformes.

Mais la télévision est-elle là pour de bon ?

Je le crois et je l’espère. On le voit avec les cotes d’écoute en hausse d’En direct de l’univers ou la popularité de talk-shows en direct, comme Deux hommes en or ou La semaine des 4 Julie. En temps de pandémie, les gens ont besoin d’avoir des rendez-vous au petit écran, puisque les évènements sportifs, les festivals, les sorties culturelles et les sorties dans les bars et les restos ont cessé. Ils ont besoin de s’accrocher au moment présent, avec des rendez-vous rassembleurs. Et le direct en télé permet ça. C’est plus spontané, plus vrai. S’il se passe quelque chose en studio, tu en es témoin en même temps.

Comment reconnaît-on une bonne idée, un bon « pitch » en télévision ?

Comme producteur, on a beaucoup d’amis qui viennent nous voir avec plein d’idées « géniales » de nouvelles émissions… Or, c’est rarement bon. Car une bonne idée ne fait pas nécessairement un bon concept en télé. Il ne suffit pas d’avoir l’idée : il faut trouver les moyens de la rendre jusqu’à l’écran.

Qu’est-ce qu’on voit trop ou pas assez sur nos écrans ?

Il n’y aura jamais assez de productions originales québécoises. On manque de temps au Québec. On travaille très vite. On n’a pas assez de budget pour développer, ni de pilotes [un pilote désigne un épisode servant à présenter le concept d’une émission et décider de sa diffusion]. On doit donc produire nos émissions rapidement.

On met de nouvelles émissions en ondes en quelques mois, parfois sans pilotes. Sommes-nous victimes de notre débrouillardise ? De notre capacité à faire de bonnes choses avec peu de moyens ?

Nous sommes à la fois victimes de notre débrouillardise et de notre talent. Il n’y a pas assez d’investissement dans le développement des émissions non-scriptées. Les variétés originales sont les parents pauvres de la conception au Québec. On peut consacrer de quatre à cinq années pour concevoir une série de fiction, contre de quatre à cinq mois pour une émission de variétés ou de divertissement. Les Américains viennent au Québec parce que nous sommes les meilleurs au monde en effets spéciaux, par exemple. Avec tout le talent qu’il y a ici, on n’a pas besoin d’être à la remorque de l’international, de faire seulement des versions québécoises de formats étrangers. Nos créateurs sont capables d’imaginer des concepts comme Star Académie, Big Brother, L’amour est dans le pré…

Quels sont vos récents coups de cœur en télé ?

J’adore les grandes séries qui s’inspirent d’évènements réels ou historiques, comme Narcos, Tchernobyl et The Crown ; et aussi, les séries qui traitent de sujets très actuels comme I May Destroy You. J’aime voyager avec Pékin Express, ma téléréalité préférée sur Canal Évasion. Et j’aime chanter le samedi soir avec En direct de l’univers !