Toutes les deux semaines, La Presse convie des gens de l’industrie à nous parler de leur amour de la télévision. Ainsi que des défis de la création télévisuelle. Aujourd’hui, le réalisateur et scénariste Jean-François Rivard.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Jean-François Rivard est derrière des fictions cultes comme Les invincibles et Série noire, créées avec son éternel complice, François Létourneau. En attendant d’amorcer, en juin prochain, le tournage de la deuxième saison de C’est comme ça que je t’aime, le réalisateur et scénariste nous parle des coulisses du métier.

La pandémie a mis à l’épreuve le monde culturel en coupant les ailes de bien des créateurs, mais le milieu de l’audiovisuel s’en est mieux tiré. C’est votre cas ?

Cette dernière année n’a pas été la plus inspirante pour le scénariste. Mais j’ai recommencé à écrire et développer des projets. J’ai aussi dirigé des plateaux avec les nouvelles mesures sanitaires. Ça complique le travail et ça rend difficiles les scènes de proximité. Mais il y a de bons et de mauvais côtés.

Quels sont les bons ?

Ces mesures freinent un peu le rythme de travail effréné. La production n’a pas le choix de faire des pauses entre deux scènes pour changer les masques, ce qui me permet de réfléchir au plan suivant… Et d’apprécier le plaisir de tourner. J’espère qu’on va en tirer des leçons. Après la pandémie, il ne faudrait pas revenir au rythme de fou d’avant. En production télévisuelle, comme dans la société en général.

Qu’est-ce qui germe en premier quand vous commencez l’écriture d’une série ? Le thème, les personnages, l’intrigue, une scène en particulier…

À la base, c’est ce que j’appelle le « high concept ». Pour Les invincibles, l’idée de départ, pour François [Létourneau] et moi, c’était : quatre chums de gars font le pacte de laisser leur blonde le même jour, à la même heure. Ensuite, on a construit les personnages, on a développé les scènes, les situations. Dans mon partenariat d’écriture avec François, on se nourrit tout au long du processus de création. On s’influence et on se surprend toujours l’un et l’autre. On écrit un genre de cadavre exquis, à la fois très structuré et très instinctif.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

L’auteur et comédien Francois Létourneau et le réalisateur Jean-François Rivard lors du lancement de leur série, C’est comme ça que je t’aime, en mars 2020

Si on vous oblige à choisir entre la réalisation et la scénarisation, vous gardez quoi ?

Je choisis la réalisation, sans contredit. Je suis un auteur par obligation. Le (long) processus d’écriture, le côté solitaire dans mon bureau, c’est moins ma tasse de thé. Je dois me botter le derrière chaque fois, tandis que François adore se lever le matin pour aller s’asseoir devant son ordinateur. J’aime plus le travail d’équipe, la rencontre avec les collègues sur un plateau. Je m’améliore au contact du savoir des gens avec qui je travaille. J’apprends sur la lumière en observant le directeur photo ; sur le jeu en regardant les comédiens… Bien sûr, il y a une hiérarchie sur un tournage. Mais chacun a sa place et chaque département est important.

À cause de son succès, on oublie que le chemin vers la réalisation des Invincibles a été long et semé d’embûches avant que la série voie le jour, en 2004.

En effet, ça a pris quatre ans avant que le projet soit accepté par un diffuseur. Mais on n’a jamais baissé les bras…

Un auteur de télévision doit être très persévérant au Québec ?

Pas seulement les auteurs, les producteurs aussi. Ce n’est pas moi qui vais cogner aux portes des diffuseurs, mais les producteurs qui aiment le projet et le poussent sans jamais lâcher prise.

Quels sont les premiers souvenirs télévisuels qui vous ont marqués ou dirigés vers ce métier ?

Je suis plus un enfant du cinéma que de la télé. Je suis de la génération Star Wars. J’avais 5 ans quand le premier Star Wars est sorti, en 1977. Et j’ai encore des images du premier visionnement dans ma tête. Mes souvenirs de télévision, ce sont mes vendredis soir chez mes grands-parents. J’allais regarder la télé chez eux parce qu’ils avaient le câble avec les chaînes américaines. On regardait The Dukes of Hazzard, puis The Incredible Hulk. Et mon grand-père faisait semblant de se fâcher comme Hulk [rires].

C’est davantage le cinéma que la télé qui vous a influencé ?

Les deux. Je suis autant cinéphile que « télévore ». J’adore lire aussi. Pour moi, c’est juste une question de format pour raconter une histoire. Longtemps, la télé québécoise mettait le texte au premier plan. Je pense à des téléromans comme Des dames de cœur, de Lise Payette, ou des télé-théâtres. Pour moi, la télé, ce n’est pas juste filmer des acteurs qui disent leur texte. Au milieu des années 1980, avec le succès de Lance et compte, on a enfin sorti les caméras des studios. On s’est mis à tourner dans les rues, les bars, les restos… La caméra a pris sa place pour faire partie intégrante des histoires. Car une mise en scène à l’écran fait « parler » l’image autant que le texte. L’endroit où le réalisateur place sa caméra peut donner un tout autre sens à une scène.

Que pensez-vous des nouvelles plateformes d’écoute, de l’effervescence actuelle dans l’industrie audiovisuelle ?

Je trouve que c’est un peu devenu le Far West ! On nous demande de faire du Netflix, du Amazon, du HBO, mais les séries sont diffusées sur des chaînes traditionnelles. On doit créer en fonction des blocs publicitaires, mais on souhaite aussi que nos séries puissent s’adapter aux plateformes sans publicité. On est assis entre deux chaises. Honnêtement, je trouve qu’il y a trop de plateformes qui nous font consommer pour consommer. Sans rien digérer.

Et la téléréalité, vous en pensez quoi ?

R Ouf ! Je pense que ces deux mots-là, l’un à côté de l’autre, forment un paradoxe ; tout est « scripté », tout est manipulation. La téléréalité place des couples dans des situations impossibles, dans des aquariums, puis on les regarde en se demandant combien de temps ils vont [tenir] ! Elle met des gens dans des endroits de rêve pour qu’ils trouvent l’amour… La téléréalité, c’est de la porno émotive. J’en ai regardé, mais je préfère voir des émissions qui m’apprennent des choses, tout en me divertissant. Comme les compétitions de cuisine. J’adore ça !