Réaliser en direct une émission de variétés de 90 minutes en temps de pandémie, comme le fera En direct de l’univers ce samedi, est un défi colossal qui demande une organisation rigoureuse. Nous avons discuté des nombreux enjeux techniques et de sécurité auxquels ils font face avec l’animatrice, France Beaudoin, et le réalisateur, Luc Sirois.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Depuis qu’elle a commencé à préparer cette émission spéciale concoctée pour la fête des Mères, France Beaudoin est occupée du matin au soir, allant de réunions Zoom en rencontres FaceTime. « Ça chauffe de partout. Tellement que j’ai même un téléphone qui a lâché ! », lance l’animatrice-productrice… lors d’une téléconférence mardi après-midi. Après avoir écouté France Beaudoin et le réalisateur Luc Sirois nous expliquer la quantité phénoménale de détails qu’ils ont à régler, on leur fait remarquer qu’ils se donnent quand même beaucoup de mal.

L’animatrice-productrice rigole. « Oui, ça résume assez bien la situation ! » « Qu’est-ce que tu veux, on aime ça, nous autres, on est de même », ajoute Luc Sirois. Tout de même : pourquoi tenir absolument au direct ? « On voulait y aller pour être connectés sur les gens pour vrai », dit France Beaudoin. Et puis c’est quand même le titre de l’émission, ajoute Luc Sirois, qui rappelle que cette équipe est « extrêmement rodée ».

« Ce n’est pas comme si on inventait une manière de faire ! dit France Beaudoin. On connaît ça, le direct, on est chez nous là-dedans. On pourrait tout enregistrer par blocs, changer de décor entre chacun, faire du montage, vous auriez quelque chose de plus léché. »

Mais je pense que les gens vont comprendre et vont juste apprécier de nous voir chanter ensemble. On y va pour ça, parce qu’honnêtement, si on y allait pour la perfection, on resterait chez nous.

France Beaudoin, animatrice d’En direct de l’univers

Le contenu

Il y a environ deux semaines, l’équipe d’En direct de l’univers a demandé aux gens, sur la page Facebook de l’émission, quelle chanson ils aimeraient dédier à leur mère et pourquoi. « On a reçu 1000 réponses dans les 20 premières minutes », raconte France Beaudoin. Deux personnes ont même été embauchées pour lire et trier les milliers de demandes reçues. « Ce qu’on entendra, c’est le terrain commun de tout ça. » Contrairement au concept habituel, ce n’est pas l’univers d’un artiste en particulier qui sera célébré – ou de plusieurs comme dans le cas des émissions spéciales du jour de l’An –, mais celui du public en général. « On leur chante ce qu’ils ont envie d’entendre. Il y aura de l’émotion, des messages, des trucs touchants, mais les gens ont aussi besoin de danser et de se changer les idées, c’est clair. Alors on va avoir les deux. »

Les numéros seront assurés par des artistes qui viendront chanter sur le plateau de l’émission en tenant compte des règles de distanciation physique, mais il y aura aussi des performances d’artistes directement de leur domicile – certains seront même accompagnés par l’orchestre en studio, un immense défi puisqu’il y a toujours un mini délai entre les deux. « Alors, tout le monde doit compenser le délai, explique Luc Sirois. Nous à l’image, le son, le band. On compense la seconde, et les téléspectateurs n’y voient que du feu. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

France Beaudoin lors du tournage de sa nouvelle émission Pour emporter

En fait, c’est « techniquement vertigineux », précise France Beaudoin. « Il faut laisser l’artiste commencer pour combler le délai, et en plus, quelqu’un qui chante chez lui ne va pas nécessairement garder le même rythme. Alors ça prend des musiciens de course, qui ont des nerfs ! Dans ce temps-là, tu veux un chef comme Jean-Benoit Lasanté, tu veux cet orchestre et ces choristes. On l’a fait lors de la dernière émission avec José Gaudet, avec Calum Scott à New York. C’était casse-gueule, mais casse-gueule ! Et eux, ils le font avec tellement d’assurance. »

La sécurité

C’est bien sûr en appliquant les principes de sécurité liés à la pandémie que l’émission a été élaborée. Par exemple, ce sera « un seul invité par micro », pour éviter d’avoir à les désinfecter pendant les pauses publicitaires. Les choristes seront séparés par des plexiglas, même chose en régie.

Il ne faut pas oublier que contrairement aux invités, l’équipe sera en studio toute la journée samedi pour les répétitions. Alors on veut jouer safe. Et si on se fait dire que ce n’est pas beau, les plexis à la télé, on va l’assumer totalement !

France Beaudoin, animatrice d’En direct de l’univers

Le studio a aussi été réaménagé pour que les invités se croisent le moins possible, avec des « zones délimitées », et les changements de décor ou le déplacement de matériel seront minimes au cours de l’émission, pour ne créer « ni stress, ni erreur, ni urgence ». Aussi, l’éclairage ne sera pas modifié malgré le réaménagement de la plateforme, car il est impossible que deux techniciens s’en chargent en maintenant une distance sécuritaire entre eux. « On va vivre avec les cernes et tout ce qui vient avec ! »

C’est « toute la technique qui est fragilisée », dans un tel contexte, souligne France Beaudoin, qui a dû effectuer beaucoup de changements dans les méthodes de travail. Par exemple, l’installation s’est faite sur plusieurs jours par de plus petites équipes.

Les recherchistes, qui d’habitude sont en studio, regarderont l’émission de chez elles et réajusteront les minutages avec l’animatrice au téléphone pendant les pauses. Il n’y aura pas de coiffeuse ni de maquilleuse. La personne qui s’occupe des cartons avec les gros caractères a été repoussée le plus loin possible à la limite du plateau. « Ça va être un défi pour tout le monde de communiquer alors qu’ils sont habitués à être proches, dit d’ailleurs France Beaudoin. Dans un numéro d’ouverture, ça va vite ! »

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

France Beaudoin et Luc Sirois sont conscients qu’ils expérimentent une forme de télé de brousse, ou en tout cas qu’ils défrichent le terrain pour la suite.

Il y aura aussi moins de caméras, note Luc Sirois. « D’habitude on travaille avec une steady cam, qui tourne autour des artistes, avec deux assistants derrière. On a éliminé ça. » De toute façon, « les caméras ne peuvent pas se promener à deux pouces de la face des gens », ajoute France Beaudoin, qui a une pensée pour tous les postes qui ont dû être supprimés au début de la crise. « On espère les retrouver bientôt. »

L’automne

France Beaudoin et Luc Sirois sont conscients qu’ils expérimentent une forme de télé de brousse, ou en tout cas qu’ils défrichent le terrain pour la suite. La technique est quand même de leur côté – « Pour avoir du son et une image de qualité quand quelqu’un chante de chez lui, on n’a qu’à lui fournir une borne sur laquelle il se branche, alors qu’il y a cinq ans, on aurait dû envoyer un camion satellite », explique le réalisateur. Mais c’est aussi un ballon d’essai pour « voir ce qui fonctionne bien et moins bien pour l’automne », dit France Beaudoin, qui trouvait important de « remonter sur le bicycle ».

« Ça fait partie des laboratoires qu’on fait tout le monde en ce moment. On échange beaucoup avec les autres producteurs. Et je salue tout le monde qui fait de la télé autrement en ce moment. » Reste qu’au-delà du « goût d’y aller », l’équipe d’En direct de l’univers a surtout comme objectif de réconforter le public. « Les gens ont besoin d’information rigoureuse, c’est essentiel, mais ils ont besoin d’autre chose pour leur santé mentale. Alors on y va pour cette raison aussi, parce qu’on sent que ça se peut que ça fasse du bien. »

En direct de l’univers, ce samedi de 19 h à 20 h 30, sur ICI Télé et ICI Musique