Tannant. Colon. Niaiseux. Agressif. Douchebag. Délinquant.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Au Québec, aucun prénom masculin n’est sans doute aussi mal perçu que Kevin.

Tellement mal perçu, en fait, que la bande d’Urbania a décidé d’en faire un documentaire, offert à partir de vendredi sur la chaîne Crave.

Le problème avec Kevin part d’un constat tout simple : les Kevin sont stigmatisés. Jugés. Ridiculisés. Au travail. En amour. En société. Beaucoup d’exemples le confirment. Les cas vécus sont nombreux.

Pourquoi ? C’est toute la question.

On a voulu comprendre d’où provenait ce préjugé. D’où vient ce biais inconscient ? Cette représentation mentale ? Est-ce qu’on naît Kevin ou on le devient ?

L’animateur Pierre-Yves Lord, qui présente le documentaire Le problème avec Kevin

« Un gros câlin »

Le problème avec Kevin est à la fois sérieux et divertissant. C’est-à-dire qu’on aborde le sujet avec légèreté, voire humour, mais dans une véritable démarche journalistique, avec une multitude d’angles qui visent à faire le tour de la question.

Des groupes de discussion sont organisés. Des sociologues et des experts en communication se prononcent. De vrais Kevin se confient. Des mamans à Kevin sont interviewées. Une fausse campagne de pub est même organisée avec des experts en image de marque pour réhabiliter le prénom mal-aimé.

PHOTO EVE B.LAVOIE, FOURNIE PAR CRAVE

Pierre-Yves Lord dans le documentaire Le problème avec Kevin

Ce n’est pas une moquerie. On cherche des solutions pour que Kevin retrouve ses lettres de noblesse. C’est comme un gros câlin.

Pierre-Yves Lord

« Câlin » fort instructif, par ailleurs.

On y apprend notamment qu’au Québec, plus de 10 000 Kevin sont nés dans les années 90. Le prénom était alors à la mode à cause de vedettes américaines comme Kevin Costner, Kevin McCallister (personnage du film Maman, j’ai raté l’avion) ou Kevin Richardson, des Backstreet Boys. Du coup, c’est toute une génération de Kevin québécois qui verra le jour, et ce, en diverses déclinaisons : il y a Kevin, mais aussi Kevine, Kévune, Kaevin, Kavin, avec ou sans accent, écrivez-le comme vous voulez, mais toujours avec un K !

Le phénomène n’était d’ailleurs pas seulement québécois. En France, plus de 90 000 Kevin sont nés dans les années 90. Et sachez que le prénom est aussi connoté là-bas qu’ici.

Selon une étude de l’Observatoire de la discrimination réalisée dans l’Hexagone, un Kevin aurait 30 % moins de chances d’obtenir un emploi en France qu’un Thierry ou un Didier !

L’histoire du prénom

Pour le sociologue des prénoms Baptiste Coulmont, interrogé dans le documentaire, tout cela est une affaire de classe sociale. Kevin était au départ un prénom plutôt noble. Il existe même un Saint Kevin. Les classes populaires ont voulu s’élever socialement en se l’appropriant. La bourgeoisie a réagi en se dissociant du prénom, en le rejetant, en l’associant à de bas instincts.

C’est devenu le préjugé de l’élite urbaine qui regarde la région, qui regarde la classe ouvrière. Kevin a un char modifié, il vient de Victoriaville, il n’a pas de grandes études.

Pierre-Yves Lord

Au Québec, la fameuse vidéo « Bonne fête Kevin ! », enregistrée en 2008, au petit matin d’un lendemain de brosse par une bande de chums, n’a certainement pas aidé la cause. Le documentaire nous apprend que les protagonistes de ce clip ont été sévèrement affectés par son succès viral. Que certains en ont carrément subi les conséquences sur le plan professionnel.

Le Kevin en question n’a d’ailleurs pas voulu être interviewé dans le documentaire, à la grande déception de Pierre-Yves Lord. « Il ne veut plus en entendre parler », résume l’animateur.

La tendance est-elle réversible ? Les Kevin seront-ils un jour moins connotés ? Comme toute chose, les modes passent. Et le temps finira peut-être par effacer les stéréotypes. Parlez-en aux Gino, qui sont aujourd’hui beaucoup moins stigmatisés qu’il y a 30 ou 40 ans.

En attendant, Pierre-Yves Lord espère que Le problème avec Kevin permettra de réhabiliter un tant soit peu ce pauvre prénom et décomplexer ceux qui le portent, en particulier les plus jeunes, qui n’ont peut-être pas encore fait la paix avec ce beau cadeau venant de leurs parents….

La parole aux Kevin

Les Kevin se reconnaissent-ils dans Le problème avec Kevin ? Pour le savoir, on a demandé à deux Kevin de regarder le documentaire d’Urbania.

Kevin Bastien trouve que le film « est un peu tiré par les cheveux », surtout en ce qui concerne « le côté victime des Kevin » qui a, selon lui, été « exagéré ». Lui, en tout cas, ne s’est jamais senti stigmatisé par son prénom, ni sur le plan personnel ni sur le plan professionnel.

Le programmateur web reconnaît en revanche que « beaucoup de gens tiennent pour acquis que tous les Kevin sont des cons ».

Même son de cloche chez Keven Elawani. Le chef de rang en restauration ne semble pas, lui non plus, avoir souffert de sa « kevinitude ». Pourquoi ? Peut-être « parce que je ne corresponds pas au stéréotype du Kevin, répond-il. Je lis des livres parfois ! »

Il admet cependant avoir parfois trouvé son prénom plus lourd à porter quand il travaillait dans un restaurant chic de Québec. « Des clients me disaient : tu ne ressembles pas à un Kevin. D’autres, que j’avais une face de Kevin. Des fois, je m’excusais de m’appeler Kevin. Ce n’était pas un nom qui correspondait à un établissement haut de gamme », raconte Keven.

Bref, nos deux Kevin n’ont pas trop souffert du préjugé. À une exception près, disent-ils. Quand c’est leur anniversaire, aucun des deux n’échappe au célèbre « BONNE FÊTE KEVEUNE ! » inspiré de la vidéo virale.

« Il y en a toujours un qui va me le sortir. C’est pour ça que j’essaie de ne pas fêter avec les gens de mon travail », lance Kevin B., un peu résigné.

Keven E. confirme et conclut : « Je l’ai toutes les années. C’est la bougie sur le gâteau. On ne passe pas à côté… »

Le problème avec Kevin (et Kéven et Kaven), offert sur Crave à compter du 11 décembre