Si vous aviez le pouvoir de protéger quelqu’un que vous aimez de ses mauvais souvenirs, le feriez-vous ? Même si cela signifie de le maintenir dans le mensonge ?

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

C’est le dilemme qu’a vécu Marc Lewis avec son frère jumeau, Alex. Leur histoire incroyable (et terrible) avait fait la manchette en Angleterre en 2013 lorsqu’elle a été racontée dans un livre, Tell Me Who I Am. Mais le livre ne disait pas tout. Il a fallu des années de dialogues avec le réalisateur Ed Perkins pour établir la confiance avec les deux hommes, et pousser leur histoire plus loin, ce que nous pouvons voir dans le poignant documentaire Tell Me Who I Am (VF : Dis-moi qui je suis), présenté sur Netflix. Le genre de documentaire, monté comme un suspense, qui vous jette par terre. Et qui démontre, encore une fois, l’importance de la libération de la parole pour les victimes.

En 1982, à l’âge de 18 ans, Alex Lewis a un accident de moto qui le laisse amnésique. La seule personne qu’il reconnaît en sortant du coma est son frère Marcus, son jumeau identique, alors qu’il ne se souvient même pas de qui il est lui-même. Il ne reconnaît ni sa mère, ni son père, ni la maison où il a grandi. Patiemment, Marcus lui redonnera sa mémoire, petit bout par petit bout. En taisant les éléments les plus sombres – pour ne pas dire sordides. Alex vivra pendant 10 ans en imaginant une enfance idyllique, en comblant dans son esprit les trous dans le récit de Marcus.

En fait, jusqu’à 32 ans, Marcus le maintiendra dans le mensonge. Par amour. Mais aussi pour se sauver lui-même.

Alex a une confiance absolue en son frère, c’est son seul lien avec sa vie passée. Il pense qu’il a grandi dans une famille normale, dans cette maison cossue en banlieue de Londres. Même si pointent quelques détails étranges dans la vie quotidienne. Les deux jeunes hommes n’ont pas le droit d’entrer dans la maison des parents, dont ils n’auront jamais la clé, vivent à deux dans la petite maison du jardin. À la mort du père, comme de la mère, ceux-ci leur demandent pardon, ce que Marcus refuse de faire, à la surprise d’Alex. Et c’est en triant les objets de leur mère que la première révélation arrivera, lorsqu’ils tomberont sur une photo d’eux enfants, cachée dans une commode. Ça donne froid dans le dos. Ils sont nus et leurs têtes ont été coupées de la photo.

À partir d’ici, il faut cesser de lire si vous ne voulez pas de divulgâcheur.

Alex demande brusquement à son frère s’ils ont été victimes d’abus. Marcus, déstabilisé, lui répond que oui. Et c’est tout ce qu’il donnera comme information à son frère jumeau pour les 20 années suivantes, incapable de raconter en détail ce qu’ils ont subi. Pendant tout ce temps, Marcus avait fini par croire en son propre mensonge. En voyant son frère soulagé de ses souvenirs, oublier est devenu son propre système de défense à lui aussi. Mais Alex se sent trahi. À 54 ans, dit-il à la caméra, « je ne sais toujours pas qui je suis. J’ai besoin de la dernière pièce du puzzle ».

Dis-moi qui je suis est divisé en trois parties : la première, où Alex nous raconte son point de vue, la deuxième, où c’est Marcus qui se raconte, et c’est dans la troisième partie que les deux frères jumeaux vont avoir la discussion qu’ils auraient dû avoir 20 ans plus tôt. Ce qui s’affronte là est un besoin viscéral de savoir (Alex est devenu obsédé par son histoire, cherchant des informations et des indices pendant des années), et l’incapacité de briser le mutisme, de raconter ce qui est arrivé. Pourtant, les deux frères, comme beaucoup de jumeaux, sont hyper liés, travaillent ensemble, se parlent tous les jours. Marcus explique qu’il ne pouvait pas dire toute la vérité à son frère quand celui-ci est sorti du coma, complètement fragilisé. Dans sa situation, il croit qu’Alex aurait fait de même, et ne comprend pas pourquoi il veut entendre ça. Mais pour Alex, ce silence qui dure depuis si longtemps est la seule chose qui fait obstacle entre les deux. Mais, même 20 ans plus tard, Marcus est incapable de lui dire la vérité en face. Il a enregistré son témoignage à la caméra, et regarde de loin son frère l’écouter. Ce qu’on y apprend est tout simplement épouvantable.

Le réalisateur Ed Perkins a consulté des spécialistes des agressions sexuelles pour mener à bien son documentaire sans causer davantage de dégâts dans la vie des deux hommes. Il a créé un environnement sécuritaire pour recueillir leurs confidences finales, qui vous font verser un torrent de larmes. Vous n’oublierez pas de sitôt les deux lits des jumeaux dans la maison du jardin.

Perkins s’est concentré sur l’histoire des jumeaux, et on peut reprocher au documentaire de laisser plusieurs zones d’ombre. Par exemple, les frères Lewis auraient une demi-sœur et un demi-frère, dont on ne parle pas. Mais il faut dire aussi que le réalisateur les a filmés à une étape précise de leur vie. Autrement dit, c’est là qu’ils sont rendus pour l’instant. D’autres confidences et précisions viendront peut-être plus tard, s’ils en ont envie.

Après avoir vu ce documentaire, il apparaît évident que de ne pas savoir, de ne rien dire, cause beaucoup plus de dommages que le silence. Mais on comprend aussi pourquoi on peut se taire aussi longtemps, même avec la personne qu’on aime le plus au monde. En témoignant à la caméra, les frères Lewis s’approchent un peu plus d’une libération, mais ils offrent aussi un grand cadeau à ceux qui verront Dis-moi qui je suis, qui est, malgré l’horreur, une magnifique histoire d’amour fraternel.