Cerebrum, la nouvelle série de Richard Blaimert, se déroule dans le milieu de la psychiatrie et met en scène des personnes atteintes de troubles de santé mentale. Pour éviter les clichés et les stéréotypes, l’auteur a travaillé avec la Dre Marie-Ève Cotton. Cette psychiatre — qu’on peut parfois entendre à la radio ou à la télévision — consacre une partie de sa vie à combattre les préjugés contre la maladie mentale. Nous l’avons rencontrée.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Comment est née votre collaboration avec Richard Blaimert ?

Il avait lu mon roman (Pivot) dont l’action se déroule dans une unité psychiatrique. En parlant avec lui, je voyais qu’il avait une vision humaniste de la psychiatrie. J’ai senti qu’il avait le goût de raconter la vraie souffrance des gens atteints de maladie mentale.

Dans la fiction, on trouve beaucoup de représentations qui encouragent les stéréotypes de gens violents, moins intelligents. Prenons un film comme Vol au-dessus d’un nid de coucou, un chef-d’œuvre, oui, mais dont le propos est très clivé, très antipsychiatrique. On ne montre que le côté coercitif, sadique. Or il y a d’autres choses à montrer. Je ne veux pas renier le passé sombre de la psychiatrie. Il faut le connaître et l’assumer. Et je ne dis pas qu’il n’y a pas encore des abus, mais… il reste que dans la majorité des rencontres entre soignants et patients, il y a un côté humain dont on parle peu.

Parlez-nous de votre travail avec l’auteur de Cerebrum.

Avant de commencer à écrire, il est venu avec moi voir des patients à domicile et à l’hôpital. On est allés à l’urgence, aux soins intensifs psychiatriques. Richard voulait connaître l’atmosphère, observer l’interaction avec les patients. On a parlé longtemps. Il voulait également avoir du feedback à propos du personnage d’Henri, le psychiatre interprété par Claude Legault. Et il voulait des idées sur des patients. On a construit certains personnages ensemble. Il voulait être rigoureux.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Le personnage d’Henri, un psychiatre, est interprété par Claude Legault.

Quand il avait fini d’écrire un épisode, il me l’envoyait. Je le relisais au complet, je faisais des suggestions sur la manière dont les patients parlaient, le psychiatre aussi. Je changeais des mots populaires pour des mots professionnels, je m’assurais que tout cela reste crédible. Je l’ai trouvé audacieux d’écrire sur un milieu hermétique qu’il ne connaissait pas.

Quel était votre principal souci en relisant les textes ?

Les gens ont peu d’expérience du milieu psychiatrique et se construisent une idée à partir de ce qu’ils voient à la télé. Je voulais donc que ça ressemble à ce que je vois au quotidien. Je souhaitais aussi que les maladies mentales ne soient pas stéréotypées, qu’on ne les représente pas avec du monde qui bave ou qui se frappe la tête sur un mur, comme dans une espèce de zoo. Il ne faut pas aseptiser le milieu psychiatrique non plus. Il faut simplement montrer les choses comme elles sont. 

Dans une scène, par exemple, on voit un patient faire une psychose. Ça peut être terrifiant, une psychose, mais c’est important de le montrer, car on voit aussi combien c’est souffrant. On montre rarement ça en fiction. Résultat : on a de la misère à humaniser des gens avec une maladie mentale.

C’est important pour vous d’humaniser la maladie mentale ?

J’aimerais que les gens arrivent à se dire : c’est du monde comme moi, ça aurait pu m’arriver à moi. C’est important de comprendre que ça n’arrive pas à du monde plus weird que nous, ça arrive à n’importe qui. Et il faut montrer que c’est un défi, que ça prend du courage pour vivre avec ça. C’est vraiment souffrant. Parfois on soigne des gens qui ne savent pas qu’ils sont malades ou qui refusent de le reconnaître. On n’a pas ça en médecine physique. Quand t’as mal, t’as mal…

Vous avez fait des chroniques estivales au micro de Stéphan Bureau, on vous voit souvent à la télé. On sent chez vous une vraie volonté d’aller sur la place publique et de faire de l’éducation populaire…

J’ai beaucoup réfléchi à la stigmatisation des gens atteints de maladie mentale. Il faut dire que je travaillais surtout avec les schizophrènes, et ce sont vraiment les plus stigmatisés. Les gens voient quelqu’un parler tout seul et c’est fini, ils ne le traitent plus comme un citoyen normal. Il ne peut être qu’irrationnel et potentiellement violent. C’est comme si l’humanité fondait. Or aucun être humain ne peut s’habituer à ce qu’on le regarde comme un demi-humain ou un sous-humain. Ça fait mal. Et en tant que psychiatre, dans le cadre de ma rencontre avec mes patients, il n’y a rien que je puisse faire contre ça. 

C’est donc devenu très significatif pour moi d’essayer de parler de la maladie mentale dans l’espace public. Quand les gens sont malades physiquement, le réflexe de l’entourage est immédiat : les gens s’approchent, ils sont empathiques, compatissants. Il y a comme un support naturel qui s’installe chez les amis, la famille, le conjoint… On réconforte la personne malade. Avec la maladie mentale, c’est l’inverse : tout le monde se pousse. Non seulement t’as les symptômes, mais t’as pas le support naturel et, en plus, t’es regardé comme un sous-humain. C’est terrible. 

Quand j’ai commencé à travailler dans les médias, je me suis dit : voilà ma chance d’essayer d’influencer la perception des gens. Car j’ai l’impression que la souffrance des gens atteints provient à 50 % des symptômes et à 50 % du regard étrange des autres. Tant mieux si par mon travail dans les médias je peux faire une différence.