C’est une manœuvre plutôt courante à Hollywood. Un cinéaste, appelons-le Bryan Singer (The Usual Suspects, X-Men), prend les commandes du film musical Bohemian Rhapsody. Des « divergences créatives » émergent. Le studio le renvoie et un deuxième réalisateur (Dexter Fletcher) boucle le long métrage en catastrophe.

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

Ce qui est moins commun, c’est le putsch créatif qui a été perpétré dans les coulisses de la minisérie Big Little Lies 2 de HBO, selon un article publié sur le site IndieWire, qui a été repris par presque tous les médias internationaux ce week-end.

Lisez l’article d’IndieWire (en anglais)

Ces révélations font très mal paraître le créateur québécois Jean-Marc Vallée, généralement vu comme un allié des femmes à Hollywood. Je résume rapidement cette histoire complexe, mais néanmoins éclairante, qui ouvre une fenêtre sur les dessous moins chatoyants de l’industrie télévisuelle.

Alors, Jean-Marc Vallée a réalisé la première saison de Big Little Lies, mettant en vedette Nicole Kidman, Reese Witherspoon et Laura Dern. Le texte bouleversant, les images magnifiques, la musique envoûtante et les époustouflantes performances d’actrices ont valu huit prix Emmy à cette minisérie de qualité supérieure.

Pour le deuxième chapitre de Big Little Lies, Jean-Marc Vallée manquait de temps, trop accaparé par la réalisation de Sharp Objects (Sur ma peau), une autre minisérie de HBO portée par les comédiennes Amy Adams et Patricia Clarkson.

HBO a donc confié la réalisation des sept nouveaux épisodes de Big Little Lies 2 à la cinéaste britannique Andrea Arnold, connue pour son travail sur la télésérie Transparent, ainsi que pour ses films Fish Tank et American Honey, qui ont été remarqués au Festival de Cannes.

Andrea Arnold a eu carte blanche pour insuffler à l’émission son style à elle. Ce qu’elle a fait, évidemment, en tournant les sept heures de Big Little Lies 2.

C’est à l’étape du montage que la bisbille a éclaté. HBO et le superproducteur David E. Kelley auraient complètement écarté la réalisatrice Andrea Arnold de la postproduction et confié le montage des sept épisodes à Jean-Marc Vallée, qui avait conservé son titre de producteur sur Big Little Lies 2.

PHOTO ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La réalisatrice britannique Andrea Arnold au Festival de Cannes, en 2016

Vous devinez la suite. Des hommes qui tassent une femme et la mettent en pénitence, ça ne passe plus en 2019. Encore moins dans un milieu où les réalisatrices peinent à percer. Encore moins sur le plateau d’une télésérie peuplée d’actrices influentes, qui explore la psyché féminine avec perspicacité et intelligence.

Selon IndieWire, le plan d’évincer Andrea Arnold et de confier l’assemblage de la série à Jean-Marc Vallée aurait été échafaudé dans le dos de la principale intéressée, avant le tout premier tour de manivelle.

En ramenant le réalisateur québécois à la table de montage, HBO s’assurait que l’esthétique bobo-cool et la signature visuelle éthérée resteraient les mêmes d’une saison à l’autre.

Jean-Marc Vallée a également supervisé 17 jours de tournage supplémentaires, qu’il a dirigés seul tandis qu’Andrea Arnold demeurait silencieuse à ses côtés.

HBO n’a pas démenti ni confirmé ces informations délicates, se disant « extrêmement fier du travail d’Andrea Arnold, sans qui la deuxième saison de Big Little Lies n’aurait pas pu exister ». Jean-Marc Vallée, qui a reconstruit la série américaine dans les studios Fake de Montréal, n’a pas répondu à notre demande d’entrevue hier.

PHOTO JORDAN STRAUSS, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE/ASSOCIATED PRESS

Le réalisateur Jean-Marc Vallée

Si HBO souhaitait qu’Andrea Arnold ne dévie pas de la trajectoire dessinée par Jean-Marc Vallée, pourquoi ne pas le lui avoir signifié au départ, plutôt que de détricoter son boulot par la suite  ? Et admettons que les images captées par Andrea Arnold aient été vraiment pourries, pourquoi personne de HBO ne l’a avertie en cours de route ?

Aucun drapeau rouge n’aurait été agité pendant tout le tournage, ce qui sous-entend que HBO appréciait la touche d’Andrea Arnold.

J’ai adoré la première saison de Big Little Lies et j’aime autant, sinon plus, la suite, qui se conclut dimanche sur HBO Canada et lundi à Super Écran. Honnêtement, les actrices y sont tellement excellentes que les détails techniques passent en deuxième.

Les scènes où Meryl Streep croise le fer avec Reese Witherspoon sont savoureuses. En fait, toutes les fois que Meryl Streep apparaît à l’écran, la magie opère. Elle rend toutes les autres encore meilleures. Renata (Laura Dern), délicieusement névrosée, reste ma préférée.

On comprend mieux pourquoi Big Little Lies 2 ressemble un peu à une œuvre de Jean-Marc Vallée, mais pas tant que ça. Honnêtement, ç’aurait été intéressant de voir la vision complète – et non altérée – d’Andrea Arnold de la vie de ces femmes qui en décousent avec la culpabilité et la colère. En même temps, la saga vécue par la réalisatrice britannique pourrait s’intituler Big Little Lies 3. Et ça ferait de la maudite bonne télé.