Nous examinons actuellement le moment « révolution » de la télévision québécoise, une radiographie 360 degrés qui stresse énormément les producteurs et les diffuseurs.

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

C’est qu’un mois après la rentrée, les téléspectateurs (ça, c’est vous et moi) ont testé les nouveautés, renoué avec leurs séries préférées et élagué dans leur TV Hebdo personnel. Résultat ? Le portrait global de l’écoute s’est figé et ne bougera probablement plus d’ici le congé de Noël.

Trop de cerf-volant, un côté rouge, un côté blanc, dans Alerte Amber à TVA ? C’est sayonara, comme dirait Marie Kondo devant une intrigue encombrante ne lui apportant aucune joie. L’assassin de Guy Bérubé (Bobby Beshro) dans 5e Rang rôde encore autour des fermes de Valmont ? C’est adieu, veaux, vaches, cochons !

Comme chroniqueur, je persiste à suivre presque toutes les séries d’ici, question d’exercer des contrôles de qualité sur les plaidoiries d’Ariane Beaumont (Mélissa Désormeaux-Poulin) dans Ruptures ou sur les dry martinis – extra olive – servis par Martine Lyndsay (Sophie Bourgeois) dans L’échappée.

Mais en tant qu’inspecteur (gadget ?) de la télé, je constate un grave problème d’attachement envers deux téléromans de Radio-Canada : Toute la vie et 5e Rang.

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Edwidge (Naïla Victoria Louidort-Biassou) et Tina Carpentier-Trudel 
(Hélène Bourgeois Leclerc) dans Toute la vie

Commençons avec Toute la vie, dernière création de Danielle Trottier (Unité 9). Sur papier, l’idée est prometteuse. Des ados enceintes de 12 à 17 ans, des milieux socioéconomiques difficiles, une touche à la Dangerous Minds, un soupçon de Fugueuse.

À l’écran, c’est fort différent. Le personnage principal de Toute la vie, Anaïs (Cassandra Latreille), 13 ans, se laisse difficilement apprivoiser. C’est une petite bête terrorisée, qui compense avec une attitude, disons-le, de marde envers sa grande sœur (qui l’héberge gratuitement, allô) et même son copain Tommy (Thomas Delorme), pourtant mature et compréhensif pour un ado de son âge.

On aimerait pouvoir éprouver de l’empathie envers Anaïs, la soutenir dans ses choix de vie non conventionnels, mais non. Son côté porc-épic nous repousse. Son air bête nous donne le goût de lui dire : « Arrange-toi donc avec tes troubles, fille. »

Alors que la vulnérable Marie Lamontagne (Guylaine Tremblay) avait conquis nos cœurs dès le premier épisode d’Unité 9, c’est plus raboteux avec les jeunes pensionnaires de l’école Marie-Labrecque de Toute la vie. En théorie, le téléspectateur devrait connecter émotivement avec Edwidge (Naïla Victoria Louidort-Biassou), élève orpheline et renfermée, qui s’automutile. Encore ici, la connexion affective plante avec Edwidge, et un détachement s’opère.

Même la directrice de l’établissement, Tina Carpentier-Trudel (Hélène Bourgeois Leclerc), a toujours l’air dépassée ou débordée et elle ne sort jamais de son bureau à portes battantes. Toute la vie manque de chaleur humaine, je trouve. Le seul qui réussit à percer la carapace des filles de Marie-Labrecque, c’est le cuisiner Nico (Gabriel D’Almeida Freitas), qui mériterait une promotion.

Et après quatre épisodes de Toute la vie, êtes-vous capables de nommer les adolescentes au cœur de l’histoire, à part Anaïs et Edwidge ? C’est ce que je croyais. Elles s’appellent Den, Flora, Camille et Jolène.

L’émission 5e Rang souffre de difficultés d’attachement similaires. L’héroïne Marie-Luce (Maude Guérin) a perdu son mari dans des circonstances horribles, et sa ferme bio risque maintenant de lui glisser entre les doigts. Est-ce qu’on ressent de la compassion envers cette veuve dont l’époux a couché avec sa sœur Marie-Jeanne (Catherine Renaud) ? À peu près pas, non. Le caractère abrasif de Marie-Luce freine nos élans de sollicitude.

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Mireille (Geneviève Brouillette) dans 5e Rang

À Valmont, on jurerait que Mireille (Geneviève Brouillette) ne sert que de la vache enragée à son resto. Le voisin Charles (François Papineau) en mange pour dîner et l’ermite Réginald (Maxime de Cotret) s’en régale au souper.

Chez les sœurs Goulet, Marie-Jeanne la cultivatrice de pot (subtil, non ?) est juste détestable et lourde. Son ex, le policier Fred (Maxim Gaudette), se fond quasiment avec le brun de la grange, tandis que Kim (Catherine Brunet) semble constamment vouloir arracher la tête de quelqu’un.

Heureusement, l’arrivée de Corinne (Sonia Vachon), la sœur infirmière de Charles, a allégé l’atmosphère hostile de 5e Rang. À ma grande surprise, le personnage le plus sympathique de ce téléroman rural, c’est le voyou Jean-Michel (Frédéric Millaire-Zouvi). Il a évolué, notre nigaud préféré. Il est charmant dans toutes ses maladresses et ses niaiseries.

Maintenant, pourrait-on régler le cas de l’un des deux squelettes, s’il vous plaît ? On ne sait toujours pas comment Guy est mort et on ne sait toujours pas si le deuxième squelette est celui de Carole Lacombe, la maman disparue de Réginald. Même Sam et Joe, qui savent tout sur les habitants de Valmont, commencent à être mêlés. Et nous aussi.