(Londres) Sur la petite scène du Royal Opera House, Stephanie Marshall s’échine dans The Intelligence Park, opéra contemporain qui joue sur la confusion et les dissonances.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

L’œuvre de Gerald Barry, créée en 1990, n’est pas facile à apprécier. Mais ce sont surtout les chanteurs qui font face au plus grand défi. Sous une grande perruque, la mezzo-soprano québécoise incarne Faranesi, faire-valoir du personnage principal.

Elle passe des aigus aux graves à plusieurs reprises dans une même ligne. Dans la fosse, l’orchestre avance dans sa propre partition, semblant parfois jouer un autre opéra que celui qui progresse sur scène.

« C’est chaotique, et il y a constamment des surprises, explique Mme Marshall, quelques semaines plus tard, dans le café de la vénérable institution. Le compositeur bâtit des attentes, puis les retire. C’est très difficile. »

Ce n’est pas le type de musique que les parents de la petite Stephanie écoutaient dans leur maison de Hudson, à l’ouest de Montréal, et qui a initié la future cantatrice à son métier. « Ils étaient des mélomanes, mais ne jouaient pas eux-mêmes », explique-t-elle.

C’est au domicile familial qu’elle a vu une œuvre lyrique pour la première fois, à la télé : une production des Contes d’Hoffmann, de Jacques Offenbach. « Je me souviens d’avoir eu un peu peur, mais aussi d’avoir été passionnée et d’avoir écouté toute la représentation, a-t-elle décrit. Je devais avoir un peu moins de 10 ans. »

La fillette était alors loin de se douter qu’elle ferait carrière avec sa voix au Royaume-Uni, qu’elle intégrerait la troupe de l’English National Opera, avant de la quitter et de faire son propre chemin sur les scènes européennes.

« J’ai toujours trouvé l’opéra puissant »

De Hudson à l’Angleterre, Stephanie Marshall n’est pas tout à fait dépaysée.

« L’architecture, le côté bucolique du village évoque la campagne anglaise. De toute façon, j’ai l’impression que beaucoup du Montréal anglophone a des ressemblances avec l’Angleterre, notamment sur le plan des mentalités. C’est peut-être plus prononcé à la campagne, indique- t-elle. Maintenant, c’est comme une banlieue de Montréal, mais quand j’y ai grandi, c’était plus isolé. »

Grandir dans une communauté où les résidants se connaissent et se côtoient a contribué à lui faire prendre rapidement conscience qu’elle avait un talent pour le chant, s’est souvenue Stephanie Marshall, attablée devant un thé et un gâteau aux carottes.

« J’ai commencé à suivre des cours de chant à Hudson. Il y a un sens de la communauté là-bas, alors il y a des occasions de se produire : tout le monde sait ce que tu fais, alors tu es invitée à des collectes de fonds, à des mariages, a-t-elle dit. J’obtenais de la reconnaissance. » Et ses premiers cachets, au bout d’un certain moment.

Après Les contes d’Hoffmann sur petit écran, elle a imité ses parents au début de son adolescence, faisant le déplacement jusqu’à l’Opéra de Montréal pour une représentation de Dialogues des carmélites, de Francis Poulenc.

PHOTO PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD, LA PRESSE

Stephanie Marshall

J’ai toujours trouvé l’opéra puissant, séduisant. Ça me parlait à un niveau que je ne comprenais pas encore intellectuellement, mais qui me touchait tout de même. Je trouvais les voix magnifiques. Ça ne me dérangeait pas de ne pas toutes les comprendre.

Stephanie Marshall, cantatrice québécoise

« Ni un timbre à l’italienne ni un timbre dramatique »

Après des études à McGill, la jeune femme traverse l’Atlantique pour étudier et développer son talent au Royaume-Uni. Elle s’y établit rapidement. « Si j’avais fait carrière à Montréal, il aurait fallu que je voyage pour chaque production, de quatre à six mois par année », explique-t-elle, s’empressant d’ajouter qu’elle revient au Québec chaque été.

Mme Marshall a intégré l’English National Opera au début de sa carrière. Comble de malchance, l’organisation a décidé de dissoudre la troupe – qui garantissait du travail toute l’année – quelques années après et d’embaucher des chanteurs ad hoc pour chaque opéra.

Depuis, elle prend part à différentes productions, surtout au Royaume-Uni et en France. Œuvres américaines, allemandes, italiennes et même en sanskrit : Stephanie Marshall pousse la note dans toutes les langues, souvent en comprenant ce qu’elle chante, parfois – pour le sanskrit seulement – de façon phonétique.

« Je crois que ma voix est bien adaptée aux opéras français, a-t-elle évalué. Je suis une mezzo-soprano, mais je n’ai ni un timbre à l’italienne ni un timbre dramatique. Dans les opéras italiens, les rôles mezzo-sopranos sont souvent chantés très bas. Ce sont parfois de vieilles dames qui crient », continue-t-elle en riant.