De toute évidence, Yannick Nézet-Séguin est un fin psychologue. Cela sautait aux yeux, la semaine dernière, alors que l’Orchestre Métropolitain répétait à la Maison symphonique en prévision de sa toute première tournée américaine, qui s’amorce mardi à Chicago.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

De toute évidence, Yannick Nézet-Séguin est un fin psychologue. Cela sautait aux yeux, la semaine dernière, alors que l’Orchestre Métropolitain répétait à la Maison symphonique en prévision de sa toute première tournée américaine, qui s’amorce mardi à Chicago.

Nézet-Séguin est un chef exigeant, perfectionniste, qui sait tirer le meilleur de ses musiciens. En les amadouant d’abord avec un compliment ou des encouragements sincères, avant d’émettre ensuite quelques réserves. La méthode des fleurs avant le pot. « Il y en a qui ne le voient pas venir et d’autres qui compensent, dit-il aux musiciens à propos d’un changement de tempo. Il faut le vivre en même temps. »

Nézet-Séguin donne ses indications à partir de notes inscrites çà et là dans la partition. Il souhaite une attaque plus vive à tel endroit, une amorce plus douce à tel autre. Au pupitre, il gesticule et chante des extraits pour mieux se faire comprendre. Il reprend, puis interrompt presque aussitôt l’orchestre. « Ce qui me désarçonne, c’est que je trouve ça un peu trop lent », avoue-t-il.

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Yannick Nézet-Séguin possède manifestement — même pour le néophyte que je suis — une oreille infaillible, capable de reconnaître le moindre semblant de couac.

Il le dit avec le sourire. En riant et en faisant rire. Sa bonne humeur au pupitre est contagieuse. Il règne à cette répétition de l’OM, à la veille de l’une des tournées les plus importantes de son histoire, un climat de camaraderie et de collégialité, loin des ambiances de terreur décrites par les musiciens d’autres orchestres. Même s’il est très clair qui dirige et est le chef. C’est le jeune homme au look décontracté, à la teinture platine, qui porte des baskets blancs et des skinny jeans. « Voilà ! », lance-t-il un peu plus tard à l’intention des musiciens, l’air satisfait.

Yannick Nézet-Séguin possède manifestement — même pour le néophyte que je suis — une oreille infaillible, capable de reconnaître le moindre semblant de couac. Une note de trompette légèrement escamotée, un tempo pas assez vigoureux. On comprend, en le voyant répéter, tout le travail d’interprétation de la partition qu’il fait en amont.

Il façonne l’orchestre de manière à produire le son qu’il désire. Et il ne considère pas le répertoire comme une matière statique. Il est prêt à faire des essais, quitte à se tromper. « J’ai toujours assumé que c’est ce qu’il voulait dire », dit-il aux musiciens à propos d’un détail dans la partition de la Symphonie no 4, dite Symphonie romantique, d’Anton Bruckner, pièce maîtresse de cette tournée américaine, que le public montréalais a pu découvrir en avant-première, samedi soir, à la Maison symphonique.

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Yannick Nézet-Séguin façonne l’orchestre de manière à produire le son qu’il désire.

« J’aime ça beaucoup, beaucoup. On va le garder ! », tranche-t-il après cet essai fructueux. « C’est pas mal beau, tout ça. Bravo ! », conclut-il, les deux pouces en l’air. C’est la fin de la répétition. Il discute et plaisante avec quelques musiciens.

Vendredi, l’Orchestre Métropolitain jouera pour la première fois au Carnegie Hall, salle mythique de New York. « Il n’y aurait pas eu de tournée américaine de l’OM sans Carnegie Hall. Je voulais absolument qu’on y soit invités », me confie Yannick Nézet-Séguin, qui compte cette année parmi les artistes « en perspective » de la prestigieuse institution.

Une autre des artistes en résidence de Carnegie Hall est la mezzo-soprano de réputation internationale Joyce DiDonato, qui interprétera trois airs de l’opéra La clemenza di Tito de Mozart avec l’Orchestre Métropolitain au cours des prochains jours.

La première fois que Joyce DiDonato a rencontré Yannick Nézet-Séguin, c’était à l’occasion d’un gala de l’Université Concordia avec l’Orchestre Métropolitain, il y a plusieurs années. « Elle le raconte mieux que moi, me dit-il, mais elle ne s’attendait pas à grand-chose du jeune chef qu’elle avait devant elle ! Je ne m’en souviens pas, mais elle m’a dit qu’elle m’avait expliqué ce qu’elle entendait faire à telle mesure et que je lui avais souri en lui disant : “On va jouer et ça va aller !” Elle était surprise, mais quand j’ai commencé à diriger, elle a compris qu’elle pouvait me faire confiance ! »

Aujourd’hui, la réputation internationale de Nézet-Séguin n’est plus à faire. L’Orchestre Métropolitain a beau être pratiquement inconnu aux États-Unis, son chef y est déjà une star.

Il dirige le vénérable Orchestre de Philadelphie depuis 2012 et il y a à peine un an, il est devenu seulement le troisième directeur musical de l’histoire du Metropolitan Opera de New York. « Il y a énormément d’intérêt pour lui », me confirme le correspondant montréalais du New York Times, Dan Bilefsky, qui prépare un grand portrait du chef de l’OM pour le quotidien de référence américain.

« Les portes internationales, on les a ouvertes avec la tournée européenne, il y a deux ans exactement », m’explique Nézet-Séguin, qui dirige l’Orchestre Métropolitain depuis bientôt 20 ans. Fort de ses enregistrements chez Deutsche Grammophon et de l’intégrale des neuf symphonies de Bruckner chez ATMA Classique, l’OM a reçu une invitation de la Philharmonie de Paris pour s’y produire à l’automne 2017.

« Ç’aurait été plus logique de commencer par les États-Unis, étant donné que c’est moins loin, mais c’est arrivé comme ça ! », raconte le directeur artistique et chef principal de l’OM, qui a renouvelé en septembre un contrat qui le lie désormais à vie à l’institution montréalaise.

La première tournée américaine de l’OM s’arrêtera cette semaine à Chicago et à Ann Arbor, au Michigan, puis le week-end prochain à New York et à Philadelphie, deux villes où Nézet-Séguin se sent chez lui.

New York, c’est à la fois la maison et la plaque tournante. Ça revêt une double importance. Philadelphie, c’est un endroit prestigieux, mais ce sera aussi émotivement lié au fait que c’est ma maison depuis huit ans aux États-Unis.

Yannick Nézet-Séguin

Les musiciens de l’OM seront reçus dans le cadre d’une série de l’Orchestre de Philadelphie, en marge de laquelle a été organisé un événement communautaire, le « Play In », au cours duquel des musiciens amateurs auront la chance de jouer pendant une heure, sous la direction de Nézet-Séguin, avec des musiciens des deux orchestres. « On organise ça depuis trois ou quatre ans à Philadelphie, avec des jeunes, des retraités, des professeurs », explique le maestro, impliqué dans la vie non seulement musicale, mais aussi sociale de sa ville adoptive.

Grâce à l’Orchestre de Philadelphie ainsi qu’à l’Orchestre du Met, Nézet-Séguin est en quelque sorte devenu un habitué de Carnegie Hall, où il dirige trois ou quatre concerts par année. Cela ne semble entamer d’aucune manière son enthousiasme de s’y retrouver avec les musiciens de l’OM. « Mahler et Tchaïkovski ont dirigé dans cette salle, rappelle-t-il. Ce n’est pas rien ! Mais c’est aussi acoustiquement, à mon avis, l’une des trois plus belles salles du monde, avec la Philharmonie de Paris et le Musikverein de Vienne. »

À la mi-décembre, Joyce DiDonato accompagnera de nouveau son ami sur scène au Carnegie Hall, cette fois dans le Voyage d’hiver de Schubert, alors que le Montréalais sera au piano. « Ce sera un autre grand événement dans ma vie ! », dit-il, le sourire aux lèvres.

Son seul regret, à la veille d’entamer cette première tournée américaine ? Ne pas se rendre à Boston avec l’Orchestre Métropolitain. « La seule salle extraordinaire où on ne va pas jouer — et je suis un peu déçu —, c’est le Symphony Hall de Boston. » Je suggère que ce n’est que partie remise. « Oui, ce sera pour une autre fois ! »