Kent Nagano et l'OSM ouvraient vendredi le 98e Festival de Salzbourg, en Autriche, après s'être produits mercredi à Cracovie. Premier orchestre symphonique canadien à participer à l'événement, l'OSM interprétait la Passion selon saint Luc de Krzysztof Penderecki devant une salle comble de 1400 spectateurs à la Felsenreitschule en présence du compositeur polonais. Entretiens.

Mis à jour le 23 juill. 2018
Alain Brunet LA PRESSE

Krzysztof Penderecki se préparait à prendre la route pour Salzbourg, jeudi, lorsque La Presse l'a joint à Cracovie. Et pour cause : son oeuvre la plus célèbre serait exécutée par l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM) en ouverture du plus important festival européen de musique classique.

«Je me réjouis, cela a une grande importance à mes yeux», déclare le compositeur polonais dont on célébrera le 85e anniversaire cette année.

Outre cette Passion selon saint Luc, qui aura été interprétée trois fois par l'OSM en moins d'une semaine, on lui doit un répertoire colossal: huit symphonies, quatre opéras, près d'une trentaine d'oeuvres pour orchestre, plus d'une vingtaine de concertos, une quinzaine pour instruments solos, plus d'une quinzaine d'oeuvres consacrées à la musique de chambre, plus d'une trentaine pour le chant choral, et l'on ne compte pas les nombreuses citations de sa musique au cinéma - The Shining, The Exorcist, Shutter Island, Le manuscrit trouvé à Saragosse, Katyń, etc.

À Salzbourg, hier, c'était la seconde exécution sur le sol européen de sa Passion par l'orchestre montréalais sous la direction de Kent Nagano. Elle avait d'abord été jouée samedi dernier au festival de Lanaudière, sorte de prélude aux concerts européens avec la présence physique de ce géant de la culture polonaise, de surcroît un monument de la musique contemporaine occidentale.

«Mercredi, Kent Nagano a dirigé à Cracovie. C'était fantastique. Sa direction m'a semblé très classique, très nette et peu portée sur le côté dramatique. J'ai beaucoup apprécié cette direction très lyrique.»

Ce n'est pas rien, car l'oeuvre a été jouée très souvent depuis sa création en 1966, fait observer son compositeur qui a longtemps pratiqué la direction d'orchestre.

«Je l'ai moi-même dirigée plus d'une soixantaine de fois. Je ne peux déterminer quelles ont été les meilleures exécutions, car elles sont pour la plupart différentes. Bien sûr, certaines ont été moins bonnes, mais ce n'est pas le moment de les signaler! [rires].»

Sacrée musique

Notre interviewé rappelle en outre qu'elle fut rendue publique à une époque où la Pologne était un pays satellite de l'Union soviétique, aujourd'hui dissoute.

«La musique sacrée était alors oubliée, ce qui n'est plus le cas. Plusieurs Passions, il faut dire, ont été écrites dans l'histoire de la musique. Je me réjouis que la mienne soit bien vivante. Elle est considérée comme mon oeuvre la plus importante, mais j'estime que d'autres sont de qualité équivalente - par exemple Utrenja (1970-1971) ou encore la Symphonie no 7, dite Les sept portes de Jérusalem (1996).»

La musique sacrée fait partie intégrante de sa démarche de compositeur depuis toujours, tient-il à rappeler.

«Ça remonte à mes Psaumes de David, soit à la fin des années 50. Chaque année, j'écris encore de courtes pièces sacrées ou des chants a cappella, la plupart sur des textes sacrés.»

Comme lui, la musique sacrée se porte bien aujourd'hui, même dans la musique contemporaine: Henryk Górecki, Sofia Goubaïdoulina, Osvaldo Golijov, John Tavener, James McMillan et, bien entendu, Arvo Pärt.

Chez Penderecki, les exigences de complexité et d'innovation formelles sont certes élevées, mais elles excluent toute opacité: 

«Certains affirment que je suis retourné à la musique tonale à un certain stade de ma carrière, ce qui est faux - hormis peut-être dans ma Symphonie no 2, la Symphonie de Noël, une pièce volontairement romantique qui impliquait l'usage du système tonal. Mes autres symphonies ne sont pas d'approche tonale, mais je ne vois aucun problème à incorporer des éléments du passé dans la musique contemporaine.»

Photo Paul Müller-Hahl, fournie par l’OSM

Kent Nagano et l'OSM ouvraient vendredi le 98e Festival de Salzbourg, en Autriche, après avoir interprété mercredi à Cracovie la Passion selon saint Luc de Krzysztof Penderecki (à gauche).

Éloge de la clarté

Dans la même optique, le compositeur réprouve les musiques sèches et austères, purement conceptuelles.

«Ma musique doit être d'abord connectée aux émotions. Il m'importe aussi d'éviter les complications inutiles qui démobilisent l'auditeur ou le contraignent à trop d'analyse pendant l'écoute. Pour captiver l'auditeur, il faut une clarté formelle, une clarté harmonique.»

Penderecki aura 85 ans en novembre prochain; il est peu probable qu'il modifie sa trajectoire pour ses oeuvres à venir.

«Il y a deux ans, indique-t-il, j'ai mis en chantier ma neuvième symphonie. Je n'ai fait que des esquisses jusqu'à maintenant, car je veux vraiment produire quelque chose de différent. Je ne veux pas me planter, car je n'envisage pas de composer plus de neuf symphonies - pour des raisons que vous devinez.»

Hormis cette symphonie en devenir, la musique instrumentale n'est certes pas le territoire exclusif de ses compositions.

«Je continue d'écrire a cappella. Selon moi, la voix humaine demeure le meilleur instrument, c'est pourquoi je me suis consacré toute ma vie à la musique vocale.»

Et les musiques de film?

«Il ne faut pas s'y méprendre, j'ai très peu composé pour le cinéma. En général, ces musiques ont été composées avant d'être sélectionnées par les réalisateurs. Toutefois, j'ai créé des musiques très expérimentales pour des courts métrages, souvent avec des instruments électroniques. C'était dans les années 60 et 70.»

Depuis, la musique électronique ne l'intéresse plus.

«Je crois être capable de faire mieux avec des instruments. Pour créer, je n'ai pas besoin de toutes ces possibilités qu'offrent les studios équipés de nouvelles technologies. Ma table de travail suffit! À mon âge, de toute façon, je ne sens plus le besoin de parcourir tout le spectre des possibilités.»

Encore aujourd'hui, Krzysztof Penderecki se dit très occupé, et rien n'indique qu'il ralentira son rythme de travail.

«Je suis très heureux de savoir ma musique toujours vivante, qu'elle soit en contact avec tant de mélomanes. Alors je continue. Je me lève le matin, je compose. Après tout, je n'aurai bientôt que 85 ans!»

Photo Paul Müller-Hahl, fournie par l’OSM

L'OSM a interprété la Passion selon saint Luc de Krzysztof Penderecki devant une salle comble de 1400 spectateurs à la Felsenreitschule, à Cracovie, en présence du compositeur polonais.