Interviewée il y a quelques jours, Charlotte Gainsbourg s'est souvenue avoir été « portée par le public » lors d'un premier spectacle montréalais, donné en 2010. Ce qui ne l'avait pas dégelée, décrispée, défigée pour autant. Terrorisée! Ses inconditionnels lui avaient certes pardonné son inconfort, avoué en toute honnêteté.

Publié le 26 juin 2018
Alain Brunet LA PRESSE

Huit ans plus tard? Dans cette même interview accordée à La Presse, elle disait avoir enfin trouvé le plaisir sur scène dans le contexte de cette tournée suivant la sortie de son album Rest. Un premier MTelus rempli à ras bord était là hier pour s'en enquérir. 

 Assise devant un clavier, elle apparaît dans un carré de lumière. Sa petite voix chante les mots anglos et francos de Lying With You. L'accompagnement est très fort, l'emporte sur l'intelligibilité des mots. Les choses s'améliorent légèrement sous l'accompagnement musclé de Ring A Ring O'Roses, un texte plus léger, plus béat, assurément plus positif que le précédent.

On est  vraiment dans la facture électro, synth pop ou dream pop, mise de l'avant par le réalisateur SébastiAn. La relecture est plus dynamique sur scène, les arrangements en accentuent les traits. On l'observe assurément avec les exécutions de I'm a Lie, et l'électro-beatlesque Heaven Can Wait, suivie comme par hasard par la chanson de Paul McCartney, aucunement beatlesque cette fois, offerte à Charlotte pour son nouvel album. Elle quitte les claviers et se dresse au rebord de son carré  fluorescent pour ainsi interpréter Songbird in a Cage.

Elle annonce doucement son hommage à la poétesse américaine Sylvia Plath, chanson très proche de l'esthétique de Beck - qui demeure assurément une influence profonde. À l'écoute de Sylvia Says, on sent Charlotte gagner en plaisir en assurance vocale, on se dit alors que cette frontière lumineuse qui la sépare voire l'isole du public pourrait ne plus être là. Mais non, cet écran de protection sera maintenu jusqu'à la fin de ce spectacle... et jusqu'à ce que l'artiste franchisse une autre marche vers le plaisir de la scène. À la prochaine tournée ? Qui sait?

Néanmoins engagée sur la voie de l'aisance, elle entonne avec assurance Songs That We Sing, tirée de l'album 5:55, réalisé de concert avec Air une décennie plus tôt. Elle retourne s'asseoir au clavier, et chante Les Crocodiles, sorte d'hybride actualisé de la pop synthétique qu'auraient pu imaginer Pierre Henry ou Jean-Michel Jarre. Elle enchaîne cette version avec une ambitieuse livraison stroboscopique  de Deadly Valentine, sorte de space pop électro, coiffée d'une puissante finale. Clairement, le trip musical ici proposé sur scène surpasse ce qui avait été imaginé à la tournée précédente.

Charlotte se fait remplacer aux claviers, réapparaît au centre d'un autre carré de lumière. Le rythme contraste avec les harmonies évanescentes, mortuaires, endeuillées de la chanson Kate, pour les raisons que l'on sait ; « Crois-tu qu'on se ressemble / On d'vait viellir ensemble / Dans notre monde parfait / Imparfait. » La chanson suivante est un duo qu'elle avait chanté jadis avec Serge Gainsbourg, chanson titre de Charlotte For Ever, dont le dialogue père-fille transforme ici en conversation entre la chanteuse et une voix céleste incarnée par son choriste.

La chanteuse nous confie alors que les deux chansons qui viennent d'être interprétées ont été positionnée par hasard, que son nom et celui de sa soeur disparue tragiquement se trouvent côte à côte, qu'elle est désormais très attachée à cette disposition de son programme.

Elle nous offre Rest, chanson-clé de son nouvel opus, et la plus touchante de ses interprétations; « Prends-la main,s'il te plaît / Ne me laisse pas m'envoler / Reste avec moi, s'il te plaît / Ne me laisse pas t'oublier... »  Suit Remarkable Day, une inédite très dynamique qui, selon la principale intéressée, aurait dû se retrouver dans son nouvel album. On est d'accord!

Elle complète  le menu principal par Les Oxalis, purement gainsbourgienne, mais fort bien adaptée au contexte actuel côté réalisation. Le premier rappel témoigne d'un goût certain : Runaway, puisée dans un grand opus de Kanye West, My Beautiful Dark Twisted Fantasy, magnifiquement adaptée à la  facture Charlotte.  Elle conclut la soirée  par Inceste de citron, chantée naguère avec son génial et regretté paternel.

Le mode spectral de cette soirée aura servi plusieurs évocations...

Liste des chansons au programme de mardi 

Lying With You (album Rest)

Ring A Ring O'Roses (album Rest

I'm A Lie (album Rest)

Heaven Can Wait (album IRM)

Songbird in a Cage (album Rest)

Sylvia Says (album Rest)

Songs That We Sing (album 5:55)

Les Crocodiles (album Rest)

Deadly Valentine (album Rest)

Kate (album Rest)

Charlotte For Ever (album Charlotte for Ever, duo avec papa)

Rest (album Rest)

Remarkable Day (nouvelle chanson, chantée en tournée depuis le début juin)

Les Oxalis (album Rest)

Rappels : 

Runaway (Kanye West, duo avec Pusha T dans l'album My Beautiful Dark Twisted Fantasy)

Lemon Incest (duo avec papa sur l'album de Serge Gainsbourg, Love on the Beat)