Chaque concert de Rufus Wainwright n'est jamais tout à fait comme les autres, mais celui d'hier au Théâtre Saint-Denis est à classer parmi les moments uniques, dont se souviendront longtemps les chanceux qui y ont assisté.

Alain De Repentigny LA PRESSE

En deuxième partie du concert, Rufus venait de chanter Memphis Skyline écrite pour le regretté Jeff Buckley quand est apparue sa soeur Martha Wainwright. Tout à coup, le concert type de la tournée actuelle de Rufus a basculé dans une communion intense entre le frère et la soeur, à la mémoire de leur mère disparue, Kate McGarrigle, dans la ville où elle habitait. Ils ont d'abord chanté Nuits de Miami, de Joséphine Baker, puisée dans l'héritage musical familial, puis à cause de Montréal et parce qu'il aime chanter avec sa soeur, il a repris Hallelujah de Leonard Cohen qu'il s'était promis de ne plus chanter jusqu'à ce que son chum lui apprenne que sa version avait généré sept millions de clics sur le web. Puis, toujours avec Martha, il a emprunté à leur mère la chanson Southern Boys, qui était du deuxième album des soeurs McGarrigle, Dancer With Bruised Knees. Trois chansons aussi belles qu'intenses, interprétées avec passion et nuance, et qui tenaient presque d'un rite initiatique auquel adhéraient les spectateurs choyés. Quand Martha est partie, le charme a continué d'opérer jusqu'au dernier rappel quand Rufus, dans la pénombre, nous a laissés sur The Walking Song, une autre très belle chanson de sa mère.

La première partie avait déjà été inclassable même pour les initiés. Rufus y a joué en entier, et dans l'ordre, son tout récent, et très ambitieux, album All Days Are Nights: Songs For Lulu. Imaginez un personnage qui avance lentement dans la pénombre, sérieux comme un pape, mais qui ferait plutôt penser à un vampire ou à un goth avec sa tunique et sa longue traîne en soie noire, dont le col est décoré de plumes. Si ce n'était que ça, mais non, Rufus avait fait demander qu'on s'interdise toute forme d'applaudissements avant qu'il ait quitté la scène de son pas de procession funéraire.

Il s'est assis au piano, a entamé Who Are You New York? et un oeil géant, maquillé de noir, est apparu sur l'écran derrière, sorte de croisement menaçant d'un dinosaure du Parc jurassique et d'une araignée géante. Puis les yeux de Rufus se sont multipliés, s'ouvrant, se fermant ou s'humectant pendant presque toute cette première partie inusitée.

Personne n'a ri, c'est à peine si quelques spectateurs se sont permis de tousser entre les chansons. Ils ont observé dans un silence quasi religieux cet artiste parfaitement concentré occupé à arbitrer le combat à finir entre le chanteur passionné et le pianiste inventif qui l'habitent. Rufus était dans sa bulle.

Quand, après l'entracte, il est revenu vêtu d'une sorte de pyjama très coloré, le ton avait changé du tout au tout. C'était le Rufus drôle, passionné et spontané qui cause beaucoup, en français comme en anglais, et qui n'hésite pas à recommencer une chanson au début s'il a trébuché en cours de route (La complainte de la butte).

Pourtant, on a reconnu dans ses chansons plus connues, et en apparence plus légères, la plupart des éléments qu'on retrouvait, en plus concentré, dans la suite plus austère de la première partie: le lyrisme de Pretty Thing renvoyait à Zebulon en plus joyeux, le petit côté Tin Pan Alley de Beauty Mark était présent dans Give Me What I Want and Give It To Me Now et le talent fou de mélodiste dans Grey Garden avait été évident dans The Dream. Rufus a plaidé pour que Montréal accueille son opéra Prima Donna, écrit en français, mais créé en Angleterre et présenté à Toronto la semaine dernière. M'est avis que son voeu va être exaucé.