Les salles de spectacle indépendantes, vitales pour l’industrie de la musique, attendent avec impatience la reconduction d’une aide de Québec qui maintient le réseau sous respirateur artificiel depuis le début de la crise de la COVID-19.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

Si la majorité des propriétaires de salles privées sont « optimistes » quant au soutien du ministère de la Culture et des Communications, l’entre-temps apporte son lot d’angoisse. « La réalité, c’est que si je n’ai pas de soutien financier des paliers gouvernementaux, je ne couvre pas mes frais, et je risque de foncer dans un mur », souligne Sara Castonguay, directrice générale et artistique du Cabaret Lion d’Or, à Montréal.

Comme de nombreux gestionnaires, inutile d’écrire qu’elle a « très hâte d’avoir l’heure juste ». Ceux qui présentent des concerts malgré les consignes gouvernementales — couvre-feu, distanciation physique de deux mètres, services de bar amputés — naviguent à vue.

Je m’avance beaucoup financièrement et un peu dans le vide, sans savoir ce qui m’attend.

Sara Castonguay, directrice générale et artistique du Cabaret Lion d’Or

À la mi-mars, le milieu des arts vivants se réjouissait de voir une importante aide à la billetterie reconduite. La mesure permet à des organismes culturels de toucher une compensation de 75 % sur le prix des billets invendus en raison des restrictions sanitaires.

Or, les salles indépendantes qui ne sont considérées ni comme des diffuseurs ni comme des producteurs de spectacles — elles louent plutôt leur espace et leurs services — n’ont pas accès à ces sommes. À Montréal, c’est le cas par exemple du Club Soda, du MTELUS, du Théâtre St-Denis, du Gesù, de L’Astral et bien sûr du Lion d’Or.

« Sans ces aides, certaines productions n’auraient probablement pas pu avoir lieu chez nous, donc par la bande, les aides financières du Conseil des arts et des lettres du Québec nous soutiennent un peu aussi », explique Sara Castonguay, qui insiste sur « un peu ».

Frais fixes

Cela dit, pour les salles en location, les revenus de loyer sont nettement insuffisants pour assurer leur viabilité. Dans le contexte pandémique, exit les rentrées d’argent liées au bar, au vestiaire ou au repas d’avant-spectacle. Voilà pourquoi ces espaces culturels dépendent du Programme d’aide temporaire aux lieux de diffusion.

La mesure, gérée par la SODEC, couvrait une grande partie des frais fixes des lieux de diffusion privés — au plus 400 000 $ — jusqu’au 31 mars dernier. Sa reconduction est « une question de vie et de mort », confirme Olivier Corbeil, copropriétaire du Théâtre Fairmount, du Bar Le Ritz PDB et du Newspeak.

Je pense que le milieu a reconnu que s’il n’y a pas de salles, il n’y a pas de scène musicale. C’est la fondation : il faut que tu te présentes en show si tu veux avoir une carrière. Je crois qu’il y a eu une réalisation de ça.

Olivier Corbeil, copropriétaire du Théâtre Fairmount, du Bar Le Ritz PDB et du Newspeak

Bien que les trois salles de la métropole ne prévoient pas rouvrir d’ici l’automne prochain, les factures, elles, continuent de s’empiler. « On se retrouve encore avec la possibilité de tout perdre, comme au début de la pandémie, regrette M. Corbeil. Sans renouvellement de l’aide de la SODEC, c’est la mort de la plupart des membres de notre association. »

M. Corbeil fait référence à l’Association des salles de spectacles indépendantes du Québec (ASSIQ), mise sur pied en mai 2020 pour affronter la crise de la COVID-19. Son président, Michel Sabourin, se montre rassurant. « La problématique des salles privées est bien connue, dit-il. Nous sommes un complément important aux salles publiques. Je ne m’inquiète pas, mais il y a toujours une petite émotion dans le ventre. » Le copropriétaire du Club Soda espère une annonce après l’étude des crédits budgétaires, au début du mois de mai.

Une rencontre aurait eu lieu la semaine dernière avec des représentants du ministère de la Culture et des Communications. « Les négociations sont en cours », souligne Marie Eve Dury, directrice du marketing et des communications du Théâtre St-Denis.

60 millions supplémentaires

« Notre gouvernement est bien conscient des besoins des salles privées. À ce titre, nous ferons des annonces en temps et lieu », a commenté Louis-Julien Dufresne, attaché de presse du cabinet de la ministre Nathalie Roy.

Mardi, Mme Roy a annoncé un financement supplémentaire de 60 millions pour « soutenir la diffusion de spectacles québécois dans le contexte des mesures sanitaires en vigueur ».

« Nous pouvons entrevoir des jours meilleurs. […] Nous nous tenons aux côtés des créateurs québécois », a indiqué la ministre en marge du 34e évènement RIDEAU.

Comme ses collègues, Jon Weisz, directeur général des Scènes de musique alternatives du Québec, s’attend à recevoir de bonnes nouvelles, mais le temps presse, juge-t-il. « Des enjeux administratifs font en sorte que l’argent pourrait ne pas sortir avant la fin de l’été. Ça risque de mettre plusieurs salles dans une sacrée position, parce que ce n’est vraiment pas évident pour leurs liquidités. Certaines de nos salles commencent déjà à ne plus être sûres de pouvoir présenter une programmation. »

Le retour à la « normale » s’annonce long et graduel. Selon Michel Sabourin, de l’ASSIQ, la rentabilité des salles privées est en grande partie tributaire du retour des artistes internationaux, qui représenteraient environ 40 % de leur chiffre d’affaires. « Ce que nous souhaitons, c’est une sorte d’accompagnement. Ce qui arrive, ce n’est pas de notre faute. Le milieu culturel ne peut pas disparaître d’un coup parce que l’aide serait insuffisante. C’est quelque chose qu’on construit depuis 40 ans. »