Cette compilation de reprises serait née un jour ou l’autre, promet Navet Confit au bout du fil. Mais tel un phénix jamais tué, elle a jailli des flammes. Celles qui ont détruit la maison du musicien-poète Jacques Bertrand Junior et de sa conjointe, dans Hochelaga, un doux soir de décembre 2020.

Publié le 30 janv. 2021
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

« Ça m’a donné un coup de pied au cul pour monter le projet, en rajoutant cette cause-là, dit le directeur artistique de l’album hommage Au moins il pleut. Ça aurait eu lieu sans incendie, et ç’aurait été préférable qu’il n’y en ait pas. »

Jacques Bertrand Junior, c’est – ou ce fut – à la fois Jérémi Mourand, Cou Coupé et le Collège d’Ingénierie à l’Oeil, trois projets folk-punk-rock-grunge dans lesquels sont allés piocher une trentaine d’artistes, artisans et amis de la chanson.

À peine deux jours après l’incendie, Navet Confit lançait les invitations : dans le champ « destinataires », autant des musiciens familiers – Steve Dumas, Mononc’Serge, Urbain Desbois, Sunny Duval, Émilie Proulx – que des artistes de l’ombre.

PHOTO DENIS F CÔTÉ, TIRÉE DE FACEBOOK

Photo de l’immeuble incendié où résidait Jacques Bertrand Junior et sa conjointe

Les contributions volontaires recueillies grâce au disque, « un geste de réconfort et d’amour », aideront à reloger le couple sinistré. « À long terme, j’aimerais que cet aspect-là soit évacué, qu’il reste l’aspect artistique, l’hommage et le grand respect qu’on a tous pour cet artiste-là », dit Navet Confit, Jean-Philippe Fréchette de son vrai nom.

Les interprètes ont dû puiser dans un répertoire difficile, à la fois chirurgical et outrancier, lo-fi et sophistiqué. « C’est une grosse job, reprendre une toune de Jacques, parce qu’on est tous très admiratifs de son travail », dit le réalisateur, qui s’est réservé la reprise bien fuzzée de 56.

Pour moi, c’est une influence majeure, autant musicale que pour les paroles de chanson : l’espèce de dérision, la nonchalance – en fait la fausse nonchalance – qui est calculée, la poésie pure de certaines chansons, très classique, d’une beauté sobre, et en même temps le côté trash qui ressort, surtout en show.

Navet Confit

Au bout d’un mois de besogne, ce sont donc 26 chansons, enregistrées dans presque autant d’endroits professionnels ou improvisés, qui composent Au moins il pleut.

« J’aimais le côté très patchwork de cette affaire-là, poursuit le musicien. J’ai demandé à JP Villemure, au mastering, de créer un feu roulant, avec très peu de silence entre les tounes. Ce que je trouvais le fun, c’est ce dialogue de bruit de fond. Cet amour du lo-fi qui se répète. »

Le projet a été pensé et orchestré en cachette. Jacques Bertrand Junior n’aurait pour rien au monde accepté de recevoir argent, honneur ou attention, explique Navet Confit. Les artistes bénévoles lui ont présenté l’album lors d’une visioconférence surprise déguisée en rencontre de travail.

« Il ne se doutait de rien. Il était à la fois extrêmement ému et très fâché qu’on lui rende hommage. »

Fuir la lumière

Le plus célèbre des anonymes est un spécimen lucifuge, qui craint le jeu du marché et des médias. Pourtant, l’œuvre de « Jacques », inconnue du grand public, est l’une des plus respectées dans l’underground, ou plutôt l’« underunderground ». Son écurie préférée d’avant-pandémie ? Le bar Cheval Blanc, rue Ontario. Que ce soit sur scène, derrière le bar ou autour d’une petite table ronde.

« Cinquante-six métiers, cinquante-six misères, l’argent est une plaie, le pouvoir, un cancer », chante-t-il sur 56.

« La diffusion, il n’en a rien à foutre, les festivals, il n’en a rien à foutre, les droits d’auteur, il n’en a rien à foutre, énumère Urbain Desbois, qui a barouetté sa batterie sur le deuxième album de Jérémi Mourand, Vacher (2007). C’est un artiste dans le vrai sens du mot. Il n’est pas marchandable. Tu ne peux pas acheter Jacques Bertrand. Il est tellement intègre que ça en vient gossant. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’URBAIN DESBOIS

Urbain Desbois

Ce n’est pas comme s’il était passé à côté de la gloire. Il est glorieux, mais à sa manière. Il ne veut pas être dans les livres d’histoire de la musique, ça ne l’intéresse pas.

Urbain Desbois

Le chanteur se rappelle une époque où son ami Jacques entrait chez Archambault, rue Sainte-Catherine, pour y déposer des disques de Jérémi Mourand en catimini, entre deux artistes de la modeste section « J ». « Si quelqu’un trouvait son disque, à la caisse, il n’y avait pas de code-barres. Il faisait le contraire du voleur. Il disait à ses amis :’’Si vous voulez voler un disque, allez voler le mien.’’ »

Aussi poète

Dans Au moins il pleut, Urbain Desbois revisite, avec sa fille Louki Mandalian, Écrivain musclé. « Je déteste les chansons qui répètent la même phrase », y entend-on… à répétition. Un condensé de l’ironie de Jacques Bertrand Junior, qui multiplie les traits d’esprit et les sympathiques doigts d’honneur. « C’est un orfèvre, un artisan hallucinant. Ce gars-là écrit des hits, mais des hits inconnus », commente le musicien.

« Si Jacques reste méconnu du grand public, je pense que c’est volontaire de sa part, ajoute Navet Confit. Le but de la compil n’étant pas de le faire passer à Star Académie. Il a un esprit très punk dans son répertoire et dans sa démarche, que je ne voulais pas pervertir ou travestir. »

Aucune chance, donc, qu’une photo de Jacques Bertrand Junior coiffe cet article ou que ses mots y apparaissent entre deux guillemets. Ils les réservent pour un poème ou une chanson, souvent les deux en même temps.

En 2018, la maison d’édition L’Oie de cravan a rassemblé ses textes sous le titre Un micro est une arme dangereuse. Sur l’album, clin d’œil à ce penchant littéraire, le romancier Maxime Catellier tient l’« arme dangereuse » en l’honneur de son comparse, le temps d’Un esprit tordu dans un corps meurtri.

À défaut de pouvoir parler à Jacques Bertrand Junior, laissons sa chanson Au moins il pleut répondre à sa place. Content de cette marque d’affection et d’entraide, l’artiste ? « Les secours se déploient, les forces s’organisent, si ce n’était que de moi, le chaos s’occuperait de la crise. »

Le chaos et sans doute quelques amis musiciens.

Écoutez Au moins il pleut sur Bandcamp (contribution volontaire) 

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