Marie-Pierre Arthur lance son quatrième album, Des feux pour voir, dans lequel elle explore de nouvelles avenues musicales et se pose beaucoup de questions. Rencontre avec une artiste qui cherche.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Quand Marie-Pierre Arthur écoute les huit chansons de son album, elle entend exactement comment chacune a été produite, mais aussi à quel moment de sa vie elle est associée.

« C’est un portrait des montagnes russes que j’ai ressenties. J’ai été plus shaky émotionnellement et ça s’entend. »

Il reste que l’auteure-compositrice-interprète est toujours surprise de voir que la création reflète des états de vie. « C’est toujours mystique pour moi », affirme-t-elle lorsqu’on lui dit que son nouvel album dégage beaucoup de puissance.

Ça me fait plaisir, car c’est ce que je cherche à trouver, la puissance de la mère, de la fille, de la blonde. Je cours après ça dans ma vie, alors si c’est ce que ça dégage un peu, ça me convient !

Marie-Pierre Arthur

Mais la « grosse émotion » de l’album, celle qui a fait tout démarrer, est celle qu’elle raconte dans Faux. « Je ne reconnais plus rien/À la croisée de mes chemins », chante-t-elle, ajoutant plus loin : « Autant de voix me dérangent/J’arrive à peine à m’entendre. »

Explications ? « Les émotions, je les ressens plus qu’avant, dit la chanteuse de 42 ans. Comme si j’avais moins de protection. Je n’arrive plus tant que ça à filtrer, comme si les autres m’affectaient plus qu’avant. Je suis plus poreuse. Il y a quelque chose de beau dans ça, mais de pas l’fun aussi. Et je gère beaucoup ça. »

Surtout que cet album est plus que jamais un « trip de gang » : Marie-Pierre Arthur aime travailler en collaboration, autant dans l’écriture des textes que dans la composition, les arrangements et la réalisation, qu’elle cosigne avec Sam Joly et François Lafontaine.

Je n’ai plus de stopper, ce qui vient avec beaucoup d’empathie. Je suis très chargée tout le temps de l’autre, et je suis de plus en plus affectée par sa présence.

Marie-Pierre Arthur

Cette espèce de pouvoir spécial – c’est notre analyse, pas la sienne ! – lui donne carrément l’impression d’accéder aux idées des autres. « C’est comme si j’accédais à ce qu’ils ressentent quand ils jouent de la musique. C’est très charnel. »

Minutie

Des feux pour voir a mis beaucoup de temps à éclore. « C’est la première fois que je travaille comme ça sur le long terme. D’habitude, on maximise le temps en studio. Ça n’a rien à voir avec le temps que j’ai pris là », explique la musicienne, qui en a profité pour expérimenter beaucoup, entre un son parfois très brut et des pièces très peaufinées.

« On a tellement post-produit et édité… Chaque toune a un son de voix différent, ç’a été hyper long. Ça n’a l’air de rien de même, mais c’est fou, le fine tuning ! »

Marie-Pierre Arthur consacre la même minutie à ses textes, qui représentent autant un défi de sens que sonore.

C’est de la musique pour moi, les mots. Si je veux entendre un A, je ne veux pas un OU. Ça complique un peu les choses parce que je n’ai pas le goût de dire de la bouette non plus.

Marie-Pierre Arthur

Elle a bien sûr travaillé avec sa partenaire de toujours, Gaële, avec qui elle écrit à quatre mains et qui est devenue comme une autre partie de son cerveau.

« On parle des heures pour aller dans la compréhension de l’émotion d’un sujet. Il faut s’aimer beaucoup, et vraiment s’intéresser à l’autre, pour avoir envie de creuser aussi longtemps. Mais elle aime ça et moi aussi. »

La chanteuse s’est aussi adjoint de nouvelles plumes, soit Émilie Laforêt et Laurence Nerbonne. « Ça ajoute des couleurs et c’est super rafraîchissant. Ça amène de nouveaux mots et une nouvelle dynamique dans les sons. »

Ne pas s’encroûter

Plus ou moins pop – « On me dit que c’est mon moins pop, en même temps, certaines mélodies le sont, mais c’est vrai aussi qu’il y a de grosses coupures dans des tounes » –, plus ou moins sombre – « Gaële m’a dit que c’est mon plus lumineux alors que je trouve que c’est mon plus dark, mais c’est vrai qu’il y a toujours une envie que ça aille bien, de voir clair » –, Marie-Pierre Arthur n’aime pas beaucoup se définir ni définir sa musique.

Je ne sais plus ce que veut dire passer à la radio ou être populaire. Je ne sais plus rien, alors je fais ce que je fais. Je n’ai pas l’impression d’être arrivée à un endroit safe. Mais en même temps, plus personne n’est safe.

Marie-Pierre Arthur

Ce qu’elle sait, c’est qu’en brassant sa manière de faire, elle a eu l’impression de recommencer, comme si elle était en train de faire son premier album.

« Je suis très fière de ça, d’avoir osé l’inconfort. Il n’y pas de fin dans la vie quand tu ouvres. Tu n’es pas en train de t’encroûter. »

C’est une de ses grandes peurs, admet-elle. « C’est ce que je dis dans mes textes. Est-ce que je connais tout ce que je vais vivre jusqu’à la fin, that’s it that’s all, ou est-ce que je vais recommencer une couple d’affaires ? »

Comment se projeter dans l’avenir, comment faire de la musique en n’étant plus la « saveur du mois », comment durer tout en se renouvelant, comment simplement avoir le goût de continuer : Marie-Pierre Arthur se pose toutes ces questions, et plus encore.

« Quand j’avais 20 ans, j’avais une image de ce que je voulais être à 30 ans, et j’ai essayé de me faufiler le plus près possible de cette vision de moi. Mais je ne me suis jamais demandé comment je me projetais à 40 ans. J’ai oublié d’avoir des visions. »

Si elle sait qu’elle fera d’autres albums, qu’elle est heureuse de reprendre la tournée et de faire vivre sur scène ses nouvelles chansons, elle n’arrive pas à voir où elle sera dans 10 ans.

« Je suis en train de comprendre comment ça fonctionne de durer. Le plaisir est plus dans le peaufinage que dans l’explosion. La musique, tu l’abordes plus de l’intérieur aussi ; c’est plus intime, on dirait. C’est comme une nouvelle intimité. C’est comme une nouvelle vingtaine. Il faut juste trouver comment on se donne une nouvelle erre d’aller. »

Pour l’instant, elle souhaite à son nouvel album « une belle vie dans les oreilles et le cœur des gens ». Et une belle vie sur scène. « Je me suis remuée pour cet album, j’espère qu’il va remuer du monde aussi. »

IMAGE FOURNIE PAR SIMONE RECORDS

Des feux pour voir, de Marie-Pierre Arthur