Morte lundi, la chanteuse française Anne Sylvestre laisse derrière elle une œuvre unique. Elle était aussi une grande amie du Québec.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

La chanson française vient de perdre un autre de ses phares. La chanteuse Anne Sylvestre est morte lundi à l’âge de 86 ans « des suites d’un AVC », a indiqué mardi son attaché de presse.

Bien que son succès n’ait pas été retentissant, Anne Sylvestre était un monument à sa façon. Elle fut l’une des premières femmes, avant Barbara, à écrire et à chanter ses propres chansons, à une époque où la plupart des chanteuses françaises se contentaient d’être des interprètes.

Son style était aussi très personnel. Même si elle s’inscrivait dans une certaine tradition chansonnière, dans la veine d’un Guy Béart ou d’un Georges Brassens, Anne Sylvestre s’est démarquée par une œuvre unique, pleine de finesse, d’humour et de sensibilité.

« Quelle intelligence ! Quelle acuité ! Quelle plume ! Ses rimes, son propos, ses mélodies à tomber… elle ne chantait jamais pour rien », résume l’animatrice Monique Giroux, qui anime les émissions De l’autre côté de chez Monique et Chants libres sur les ondes d’ICI Musique.

Née Anne-Marie Beugras à Lyon le 20 juin 1934, Anne Sylvestre a entrepris sa carrière dans un cabaret de la rive gauche à Paris à la fin des années 50, avant de graver son premier « microsillon » en 1963.

En plus de 60 ans de carrière, elle a enregistré une quarantaine d’albums imperméables aux modes, destinés tantôt aux petits, tantôt aux grands — dont quatre ont été couronnés du Grand Prix de l’Académie Charles Cros.

Ses « Fabulettes » pour enfants, enseignées dans les écoles primaires, ont connu beaucoup de succès en France sur plus d’une génération.

PHOTO PIERRE VAUTHEY, SYGMA VIA GETTY IMAGES

Anne Sylvestre a écrit beaucoup de chansons pour les enfants. Ses « Fabulettes » pour enfants, enseignées dans les écoles primaires, ont connu beaucoup de succès en France sur plus d’une génération.

Son répertoire était également riche de chansons plus engagées, comme Non, tu n’as pas de nom (1973), sur l’avortement, deux ans avant que la loi ne l’autorise dans l’Hexagone, ou Gay, marions-nous, qui défendait la cause du mariage homosexuel en 2007.

Pendant toute sa carrière, elle s’est intéressée aux faits de société, et notamment à la condition des femmes, avec des chansons comme La vaisselle (1981), Rose (1981) ou Une sorcière comme les autres (1975), qui reste un jalon de son œuvre.

Si elle revendiquait le terme de chanteuse « féministe », elle admettait que celui-ci était parfois lourd à porter : « Je suppose que ça m’a freinée dans ma carrière parce que j’étais l’emmerdeuse de service, mais ma foi, si c’était le prix à payer… » disait-elle, assumant pleinement son franc-parler.

Elle ne mâchait pas ses mots… Quand ça ne faisait pas son affaire, elle le disait… à une époque où les femmes ne devaient pas dire ce qu’elles avaient à dire.

Monique Giroux

Pas de répit

Si l’on retient beaucoup son humour, sa drôlerie, Anne Sylvestre cachait aussi sa part de drame. Elle a longtemps dû vivre avec la honte d’être une fille de « collabo », culpabilité dont elle finira par se libérer dans la chanson Judith et Romeo (1994).

Extrait d’Un mur pour pleurer (1974)

Le 13 novembre 2015, son petit-fils de 24 ans, Jean-Baptiste, a également perdu la vie lors des attentats du Bataclan, qui ont fait 90 morts. « Elle s’est relevée de ça malgré tout, elle a continué, sans doute pour lui », suggère Monique Giroux en précisant que la chanteuse était « très pudique ».

Les limites de son succès demeurent étonnantes. Sans doute une question de « timing », estime l’animatrice. « Elle est arrivée avec sa guitare et ses paroles à une époque où il s’agissait toujours d’hommes. Brassens Ferré, Brel… Il n’y avait pas encore de femmes. »

Depuis quelques années, Anne Sylvestre avait toutefois trouvé un nouveau public. Les salles se remplissaient. Des chanteurs de la nouvelle génération, comme Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Renan Luce ou Agnès Bihl, la citaient volontiers comme influence, une sorte de reconnaissance sur le tard par ceux et celles qui l’avaient écoutée étant enfants.

À 86 ans, elle semblait encore loin de vouloir tirer sa révérence. Elle avait un album en préparation et se préparait à remonter sur les planches de la Cigale, à Paris, pour jouer son spectacle Nouveau manège créé en 2020.

La vie — ou plutôt la mort — en aura décidé autrement.

Une amie du Québec

Anne Sylvestre était aussi une grande amie du Québec, et particulièrement de Pauline Julien, qui a repris ses chansons (Non, tu n’as pas de nom, Une sorcière comme les autres) et avec qui elle a monté le spectacle Gémeaux croisés en 1987.

Extrait de Rien qu’une fois faire des vagues, interprétée par Anne Sylvestre et Pauline Julien en 1988

La chanteuse Marie-Claire Séguin cite aussi Anne Sylvestre parmi ses influences, la décrivant comme « une créatrice extraordinairement généreuse, une des grandes interprètes, dont les œuvres toujours pertinentes sont imprégnées de jeunesse. » (Le Devoir, 2003)

Monique Giroux souligne que la chanteuse française ne venait pas seulement au Québec pour donner des concerts, mais aussi pour se ressourcer, voir des amis et écrire des chansons.

« Elle avait un appartement à Montréal. Elle allait à Saint-Zénon, au lac Saint-Sébastien, elle a fait une chanson là-dessus. Elle a aussi écrit une chanson sur les érables, L’arbre confiseur, pour ses Fabulettes.

« Combien de fois j’ai appris, alors qu’elle était déjà rentrée à Paris, qu’elle venait de passer trois semaines à deux rues de chez nous, enfermée dans son appart pour écrire un album ! »

Monique Giroux rendra hommage à Anne Sylvestre dans son émission Chants libres, dimanche à 16 h. Catherine Pépin fera de même samedi, de 10 à midi, à l’émission Le temps d’une chanson, toujours sur ICI Musique.

– Avec Agence France-Presse