À 22 ans, la pianiste Karin Kei Nagano en est à son troisième disque chez Analekta, après un premier enregistrement de concertos de Mozart et un deuxième consacré à Bach. Celle dont le père était jusqu’à récemment à la tête de l’Orchestre symphonique de Montréal et dont la mère, Mari Kodama, est pianiste concertiste, est tombée dans la marmite très jeune, ayant commencé la musique dès l’âge de 3 ans.

Emmanuel Bernier
collaboration spéciale

Mais la musicienne n’est pas que « la fille de… ». Son plus récent opus, Réincarnation, enregistré à l’été 2019 aux Pays-Bas, est empreint d’une remarquable maturité et d’un raffinement certain. La pianiste propose un intéressant couplage entre l’immense Sonate en si bémol, D. 960, de Schubert, sorte de chant du cygne pianistique du compositeur viennois, avec la « Première communion à la Vierge », tirée des Vingt regards sur l’Enfant-Jésus de Messiaen, dans une sorte de métaphore du passage de la mort à la vie.

Il convient de souligner la prise de son chaleureuse et sensible de l’ingénieur Erdo Groot, un ancien de chez Philips. La qualité de la captation, réalisée de près, permet de goûter toute l’étendue du nuancier de Karin Kei Nagano, notamment au début de la réexposition du premier mouvement de la sonate, presque susurré, ou aux couleurs spectrales qu’elle va chercher dans Messiaen.

IMAGE FOURNIE PAR ANALEKTA

Pochette de l’album Réincarnation de Karin Kei Nagano

L’interprétation est du même niveau, même si elle n’atteint pas les sommets de Brendel, Schiff et Lupu dans Schubert, ou de Loriod et Kars dans Messiaen. Dans Schubert, la pianiste ne savoure pas assez certaines des surprises harmoniques saupoudrées çà et là par le compositeur. Nous aurions également préféré plus de suspense dans les silences émaillant le premier mouvement et un vrai sens de la dramaturgie dans le dernier mouvement. L’extrait des Vingt regards pourra de son côté parfois sembler prosaïque, un peu trop « droit ». D’autres sont allés beaucoup plus loin dans la mystique immatérielle de Messiaen. Malgré ces réserves, le disque de Karen Kei Nagano, fruit d’une artiste à la fois perfectionniste et sensible, vaut assurément le détour.

★★★★

Classique. Karin Kei Nagano. Réincarnation. Analekta.