Dans Abelaïd Khydali, il y a Adib Alkhalidey, au propre et au figuré. Le brillant humoriste, comédien et réalisateur est aussi poète, chanteur et musicien. Il fait paraître ce vendredi 13 novembre, sous le pseudonyme d’Abelaïd, un premier album, Les cœurs du mal, collection séduisante de chansons électroniques poétiques et mélancoliques.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’était la nuit, en pleine tempête. Le père d’Adib Alkhalidey, intellectuel irakien devenu chauffeur de taxi montréalais, avait accepté de conduire un jeune homme jusqu’à Québec. Au moment de régler, le passager a avoué au chauffeur ne pas avoir d’argent pour le payer. Pris de remords d’avoir trahi sa confiance, après avoir fraternisé avec lui, il lui a offert sa guitare électrique.

« Une Fender Stratocaster turquoise ! dit Adib en riant. Mon père était tout petit, tout frêle. Ce n’était pas un amateur de rock ! Il écoutait du Oum Kalthoum ! »

Cette guitare, son père l’a longtemps conservée, en se disant qu’il apprendrait à en jouer. Ce n’est jamais arrivé, alors il l’a léguée à son fils, qui avait complètement oublié cette histoire de trajet de taxi à Québec avant qu’elle ne lui revienne à l’esprit lorsque son père est mort subitement, il y a trois ans.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

L’humoriste et comédien Adib Alkhalidey fait paraître un premier album intitulé Les cœurs du mal sous le pseudonyme d’Abelaïd.

Alkhalidey avait 16 ou 17 ans lorsque son père lui a remis cette guitare. Il l’a rangée dans son garde-robe pendant des années, sans y toucher. « Un jour, j’ai découvert Radiohead et j’ai eu envie d’apprendre à jouer. Je ne savais même pas qu’une guitare, ça s’accordait ! Il manquait deux cordes et j’ai réalisé assez vite que je ne pouvais apprendre aucun accord ! »

Il a appris, petit à petit, à jouer des six cordes. Et de fil en aiguille, dit-il, armé de quelques accords, la chanson est devenue son refuge et son exutoire.

J’ai écrit ma première chanson alors que je faisais ma première tournée d’humour, que j’ai trouvée en rétrospective très violente. Je suis passé d’un écosystème à un autre. C’était trop de changement dans ma vie. Je n’étais pas outillé pour vivre tout ça. Mon seul refuge, c’était de gratter ma guitare jusqu’à ce que je m’endorme. C’est comme ça que les chansons ont commencé tranquillement à naître.

Adib Alkhalidey

De ces premières pièces composées alors qu’il avait 24-25 ans, il s’en trouve deux ou trois sur son premier album, Les cœurs du mal, qui sort ce vendredi. Littéraire et poétique, Les cœurs du mal, comme son nom baudelairien l’indique, aborde des sujets sombres : amours déçues, ruptures terribles, haine, mais aussi pardon et réconciliation. Dans l’arc narratif de son album, Adib tenait à ce que son personnage d’Abelaïd se réconcilie avec lui-même.

Les cœurs du mal, d’Abelaïd

« Au départ, il y avait une virulence dans les textes, mais il n’y avait pas d’espoir. Je n’ai pas de problème à m’effondrer au sol. Mais j’ai un problème à rester là. Il n’y a rien qui me touche plus au monde que quelqu’un qui se relève. C’est ce que l’album raconte. On a tendance à discriminer les émotions. On va avoir un peu de difficulté à embrasser la peine, la tristesse, le tragique, la mélancolie, sous prétexte que la joie est la destination ultime. J’avais envie de faire le voyage au complet. De passer de l’effondrement à l’éveil. »

« Hier soir mon père est mort », chante Adib/Abelaïd sur Orphelines, au moment où cette très jolie pièce électro se transforme en confidence guitare-voix et raconte la réconciliation émouvante entre un père et son fils. En pleine nuit, chuchotant les paroles pour ne pas réveiller sa femme, Alkhalidey a enregistré chez lui cette conclusion émouvante, qu’il n’a pas réussi à recréer en studio. C’était la première fois qu’il s’enregistrait jouer de la guitare de son père.

« Le mot réconciliation occupait mon esprit, même si j’écrivais des chansons qui parlent de choses qui sont graves, dit-il de la conception des Cœurs du mal. Dans chaque chanson, il y a une forme d’espoir à travers la mélancolie. J’aime la mélancolie. Pour moi, c’est le symbole de la guérison. C’est comme lorsqu’on vient de mettre des points de suture sur une cicatrice. C’est le moment où l’on recoud la plaie. Je sais que ça fait mal, mais je sens l’espoir derrière. »

L’alter ego

Cet album est un cadeau, dit Adib Alkhalidey. « C’est arrivé comme une vraie surprise dans ma vie, par pur hasard. » À un mois de l’échéance de production de son premier long métrage, Mon ami Walid, son agent, sachant qu’il composait des chansons à temps perdu, lui a suggéré d’en intégrer une à la bande originale du film. Il ne voulait rien entendre au début, puis il a accepté de le faire, de manière anonyme.

Une spectatrice qui travaille dans le milieu de la musique a reconnu sa voix en voyant le film et en a parlé à un confrère. Le lendemain, il recevait un appel de Spectra et peu de temps après, signait un contrat de disque.

C’est comme le rêve d’un enfant qui joue au hockey dans la rue et qui se dit que peut-être le coach du Canadien va passer par hasard ! Depuis ce jour-là, les portes n’arrêtent pas de s’ouvrir. Jamais je ne pensais que je partagerais ma musique avec les gens.

Adib Alkhalidey

Sur la pochette illustrée des Cœurs du mal, un homme ligoté à un poteau en forme de flèche a le visage dissimulé sous un bandeau. Au départ, Alkhalidey souhaitait que son album paraisse sans que soit révélée son identité. Son alter ego d’Abelaïd Khydali (anagramme d’Adib Alkhalidey) permettait selon lui à la musique de prendre toute la place et au projet de vivre de lui-même, sans a a priori.

« Je lui épargnais toute forme de préjugé ou de parasitage à cause de l’autre carrière que j’ai, dit-il. C’est un peu comme lorsqu’une personne racisée envoie son CV chez un potentiel employeur et met Michel au lieu de mettre Mohamed, parce qu’elle sait qu’elle aura plus de chance d’avoir un entretien. »

Son entourage l’a convaincu récemment de revendiquer la paternité de son album. « Je sais qu’il y a une partie de la population qui a de la difficulté à réconcilier des étiquettes, et une tendance à mettre des gens dans des boîtes. Je suis en paix avec ça. Même si moi, je ne vois pas les choses comme ça. »

Il dit que malgré « une peur viscérale » d’exposer cette facette de son identité au monde, il n’a jamais créé avec autant de liberté. « Ça me fait réaliser que je n’ai jamais fait d’autre projet de la bonne manière ! C’est fou ! Quand tu décides de mettre cartes sur table et de ne faire aucun compromis, il y a quelque chose qui se passe. Le côté humain se déploie. »

Adib Alkhalidey parle des Cœurs du mal comme d’un projet de dilettante. Pourtant, les arrangements et la direction artistique de l’album sont signés Abelaïd Khydali, l’un des deux musiciens crédités, avec le réalisateur de Mathieu Magny.

J’essaie de ne pas me prendre au sérieux, mais de faire les choses avec sérieux.

Adib Alkhalidey

Magny et lui ont travaillé ensemble pendant un an, à faire de la recherche de textures et d’instrumentations, pour en arriver à la conclusion qu’Adib était plus à l’aise avec des arrangements électros. Le résultat est une musique atmosphérique et accrocheuse, dont la trame mélodique, appuyée essentiellement sur des accords de synthétiseurs et des percussions électroniques, est enrichie de subtiles notes de piano et de phrases de guitares aériennes. Auxquelles s’ajoute la voix éthérée d’Abelaïd, aux basses fréquences, bien différente de celle d’Adib le comédien ou l’humoriste.

Les cœurs du mal évoque à la fois Stromae, pour le côté pop électro dansant, et Brel, pour la chanson dense et mélancolique. Adib Alkhalidey aurait-il un fétiche belge ? « J’ai définitivement un fétiche belge ! », répond-il de son rire unique.

Il n’écoutait à l’adolescence que du rap français (IAM, NTM, etc.), dans lequel il se reconnaissait plus que dans la musique québécoise. Puis, à 16 ans, en découvrant Jacques Brel, il a eu un énorme coup de cœur. « C’est lui qui m’a mis au monde en tant qu’artiste, dit Adib. C’est lui qui a déposé des mots dans mon esprit, qui m’ont fait comprendre que je pouvais peindre tout ce qui se passait à l’intérieur de moi. »

Comme Brel, il aime les chansons tristes, qui révèlent l’humanité chez les gens. « Ça me dérange de devoir faire semblant que dans la vie, tout le monde a été épargné. Ce n’est pas vrai. J’ai pensé à ces gens-là, qui n’ont pas été épargnés, en écrivant mes chansons et en choisissant de les partager. »

Comme Stromae, il veut faire danser. « À 12 ans, je mettais des speakers dans ma fenêtre d’immeuble à logements, comme dans La haine [le film de Mathieu Kassovitz], et je faisais danser tout mon quartier ! À la piscine, les gens dansaient sur ma musique. C’est ce que je voulais sur l’album. Ce n’est pas parce que quelqu’un pleure qu’il n’a pas envie de danser ! Peut-être que les textes vont être tragiques, mais les corps vont pouvoir danser. Je veux offrir aux gens l’occasion de réconcilier deux émotions qui ont été ségréguées l’une de l’autre. La joie à gauche et la tristesse à droite. Les deux peuvent très bien se côtoyer ! »