Vincent Vallières met la dernière touche cet automne à son nouvel album qui sortira en 2021. Il nous a ouvert la porte de sa bulle créative le temps d’un après-midi.

Texte : Josée Lapointe Texte : Josée Lapointe
La Presse

photos : François Roy photos : François Roy
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Vincent Vallières nous accueille au studio Dandurand, dans le quartier Rosemont, à Montréal. Souriant derrière son masque, le chaleureux auteur-compositeur-interprète précise tout de suite ce qui s’en vient. « Aujourd’hui, on enregistre une seule chanson. On part de zéro, on ne sait pas où on s’en va. »

Comme plusieurs des pièces qui vont figurer sur l’album, Vincent Vallières a commencé à travailler sur Le jardin se meurt – c’est le titre de la chanson – dans le studio maison de son réalisateur, Andre Papanicolaou, il y a de cela un an. Le premier confinement en mars, ainsi que toutes les incertitudes liées à la COVID-19 ont beaucoup ralenti le projet, mais pour son bien, croit-il.

« Ç’a été très formateur et ça m’a emmené à des réflexions intéressantes. Et plus que jamais à refaire et refaire et refaire les chansons ! »

La chanson

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La cabine où le chanteur fait toutes les voix.

Commencée « dans une autre tonalité et sur un autre beat », Le jardin se meurt fait partie des pièces qui ont été beaucoup remaniées. « Je trouvais ça downant, ben plate. Je l’ai mise de côté pendant plusieurs mois, et en travaillant sur d’autres chansons, des idées de groove sont nées, des références musicales. Celle-là est très proche de ce que fait Michael Kiwanuka, dont j’apprécie particulièrement les deux dernières productions. »

Toutes ces précisions, Vincent Vallières nous les a données au téléphone le lendemain de notre passage. « On a fini hier à 21 h toujours avec la même toune ! nous raconte-t-il, toujours aussi enthousiaste. Et là, ce matin je suis en studio, on continue à finaliser les overdubs, C’est l’fun, on est contents. »

La veille, il avait pas mal moins le temps de parler. En studio cet après-midi-là, la chanson est jouée et rejouée des dizaines de fois. On modifie des détails, on change l’emplacement d’un pont musical, on s’interroge sur l’intro : avec ou sans guitare ? Le chanteur est isolé dans une cabine, dans une autre pièce, les musiciens jouent ensemble à bonne distance les uns des autres, de l’autre côté de la vitre, le preneur de son s’active à la console.

« C’est très différent des années 2000, raconte Vincent Vallières. À l’époque, quand on entrait en studio, on empilait les chansons. Aujourd’hui, les studios maison sont presque aussi bons que les professionnels, ce qui nous a permis de beaucoup travailler en amont Andre et moi. Maintenant, on est davantage dans “c’est quoi le besoin de chaque chanson ?’’. Chacune devient un peu une aventure en soi. Le défi après est de coller ça ensemble, de ne pas oublier la perspective. »

Les musiciens

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Les musiciens : le guitariste et réalisateur Andre Papanicolaou, le batteur Marc-André Larocque, la bassiste Amélie Mandeville et le claviériste Alexis Dumais

Vincent Vallières s’est entouré de musiciens de haut vol, des amis « hyper compétents » auxquels il aime donner de l’espace : le guitariste et réalisateur Andre Papanicolaou, le batteur Marc-André Larocque, la bassiste Amélie Mandeville et le claviériste Alexis Dumais.

« C’est important de les laisser s’exprimer. Par exemple, Amélie a changé complètement la ligne de basse, je trouvais ça vraiment bon, et Alexis va faire des overdub de mellotron… J’aime que ça prenne la couleur de chacun. »

La bonne entente entre eux est d’ailleurs évidente : ils se relancent et se font « des blagues de musiciens » entre les prises, échangent des regards et se sourient pendant qu’ils jouent, mais ils sont aussi toujours prêts à essayer une nouvelle nuance ou un changement de tempo. L’ambiance est à la fois conviviale, concentrée et joyeuse.

On est vraiment dans un élan en ce moment. J’ai trouvé le band de ce disque. À la suite d’essais-erreurs, j’ai aussi trouvé la ligne, le groove, le propos devient de plus en plus clair. On est dans cet élan qui va nous porter jusqu’à la fin.

Vincent Vallières

Cette joyeuse fébrilité est partagée – « Amélie m’a écrit hier soir pour me dire à quel point elle avait aimé sa journée ! » –, et Vincent Vallières n’en revient toujours pas de ce privilège qu’il a. « Je me trouve tellement chanceux de pouvoir vivre ça. Ce qui se passe en ce moment, ça ressemble exactement à ce que j’imaginais quand j’étais jeune et que je voulais faire de la musique. »

Les discussions

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Vincent Vallières en discussion avec Martin Léon et Andre Papanicolaou

Pour cet album, le chanteur s’est aussi adjoint les services de Martin Léon comme directeur artistique. Ce jour-là, en plus de jouer du tambourin – un petit extra ! –, son collègue à l’enthousiasme débordant et légèrement hyperactif n’hésite pas à douter de certains choix et à proposer de nouvelles idées. Et c’est exactement pour cette raison que Vincent Vallières a fait appel à lui.

« Je ne veux pas travailler avec des yes man. Je veux m’entourer de gens qui ne sont pas nécessairement d’accord avec moi. Pas qui vont s’obstiner pour s’obstiner, mais Martin peut arriver avec une question, nous challenger, moi pis Andre, dans les arrangements, et c’est ça que je voulais : un regard extérieur. Je lui ai dit : je veux que tu me dises tout ce qui te passe par la tête, je ne veux pas que tu nous fasses de cadeau. »

Plus l’après-midi avance, plus les discussions entre les trois musiciens sont intenses, mais toujours dans le respect et l’écoute. Une approche stimulante pour Vincent Vallières, mais qui connaît ses limites.

« Si je viens d’écrire une chanson très personnelle et qu’un collaborateur me dit le lendemain que c’est d’la marde mon affaire, ce n’est peut-être pas la meilleure idée… » Il rigole. « Ça peut créer des tensions, mettons ! » La différence est que ce projet-ci est rendu à une étape assez avancée, ce qui lui permet un certain détachement.

« Oui, il faut des idées, mais aussi de la capacité d’écoute, une zone de compromis. Mais ultimement, c’est les autres qui doivent trouver cette zone, pas moi ! [Il rit encore] Une fois qu’on s’est dit ça, que Martin soit d’accord ou pas, c’est ma toune et c’est moi qui décide. Mais j’aime que chacun tire la couverte de son bord. »

Collégialité

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Séance d’écoute autour du preneur de son Ghislain Luc Lavigne

« C’était pas dégueu ça, on l’écoute-tu ? » Régulièrement pendant l’après-midi, les musiciens remettent leurs masques – respecter les mesures sanitaires, « c’est la moindre des choses pour pouvoir être en sécurité et continuer à travailler », dit Vincent Vallières – et traversent du côté des consoles pour écouter et analyser les prises qu’ils viennent de faire.

« Dans celle-là, on est vraiment dedans, je trouve ! », dit Vincent Vallières, alors que Martin Léon n’hésite pas à faire la démonstration physique d’une autre version qui, selon lui, « s’écrase » en se laissant tomber par terre. L’état d’esprit est bon enfant, mais on sent le sérieux et l’investissement de la part de chacun. Après analyse, tout le monde retourne s’installer pour jouer.

Des moments comme ceux-là sont plus que précieux pour le chanteur, car ses chansons « ont besoin des autres pour prendre toute leur lumière ».

Il l’a constaté encore plus crûment pendant le confinement au printemps : faire de la musique est d’abord une histoire de rapports humains.

« Oui, ça se peut sans les autres. Mais cette musique que moi j’aime est faite avec du monde. J’admire leur talent, leur potentiel, leur écoute. Ça m’émeut quand ils jouent mes chansons et y mettent de leur âme. Une journée comme hier, je te le dis, ça fait partie des belles journées de ma vie. »

La suite

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Vincent Vallières à la guitare

Après des mois de travail, de recherche et de peaufinage, des dizaines et des dizaines de jours en studio, dont une quinzaine avec tous les musiciens, Vincent Vallières est presque arrivé au bout du processus. « On s’approche de la fin. »

Mais le chanteur ne sait pas encore à quel moment il lancera son huitième album : la COVID-19 vient compliquer ses plans, lui qui a l’habitude d’accompagner chaque sortie d’une longue tournée, ce qui l’a toujours bien servi.

Est-ce qu’on va sortir ça dans le vide sans le soutenir par un spectacle ? C’est un projet dont je suis vraiment fier, je vais au bout le plus possible de mes capacités, j’y mets temps et énergie. Je serais déçu que ça passe dans le beurre.

Vincent Vallières

Mais la situation « est ce qu’elle est » et il n’a pas l’intention « de s’obstiner avec ça ». « Il faudra évaluer et prendre des décisions. Parce qu’en même temps, j’ai ben de la difficulté, une fois que c’est fini, à laisser ça sur la tablette. S’il fallait qu’on se reparle de cet album juste en avril, je serais vraiment déçu. »

Et si sa création aura nécessairement été liée à la pandémie – certaines chansons ont même été écrites pendant –, l’auteur-compositeur-interprète ne croit pas que ce sera sa seule couleur.

« Il y a des chansons qui ne parlent pas de ça du tout. J’espère qu’il aura une vie qui lui appartiendra et qui ne sera pas teintée exclusivement du contexte. En même temps, on est à un moment où la réalité dépasse complètement la fiction et je ne trouve pas ça grave que certaines chansons reflètent l’époque. Ça fait partie de la mission des chansons. »