La Presse a réuni trois femmes qui travaillent dans le domaine de la musique depuis longtemps pour discuter des dénonciations de nature sexuelle. En mode solution. Résultat ? Près de deux heures de discussions éclairantes. Et l’espoir que cette fois, les choses vont changer.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Commençons par les présentations.

Marie-Pier Létourneau (MPL) : Attaché de presse qui a travaillé pour les étiquettes Indica et Spectra. Ayant créé De la Létourneau en 2018, elle assure les relations de presse au Québec de Half Moon Run, Zen Bamboo, Kandle, Grimes, U. S. Girls et Valaire, pour ne nommer que ceux-ci.

Isabelle Ouimet (IO) : Aujourd’hui productrice déléguée à M pour Montréal, Isabelle Ouimet a travaillé pour Coup de cœur francophone, Spectra, Bonsound Annexe communications et sa propre boîte, La royale électrique. Elle a fait de la programmation comme des relations de presse. Elle a aussi fait partie de plusieurs groupes de musique, dont Vulvets.

Dorothée Parent-Roy (DRP) : Elle a été attachée de presse chez Indica, a travaillé pour les distributeurs numériques Believe Digital (DEP) et Select. Aujourd’hui, elle travaille pour La Swell Musique, qu’elle a fondée. Elle a aussi fait partie du groupe de Vulvets.

Êtes-vous surprises de la vague de dénonciations ?

DPR : Non, j’étais même déçue de la première vague de #metoo, que des noms ne sortent pas. On le sait comment cela se passe en tournée !

IO : Il y a des artistes qui étaient écartés de certaines programmations à cause de rumeurs persistantes. Mais dans certains cas, j’ai été surprise de l’ampleur des faits reprochés. Il y a des gens que je connais bien donc cela m’a jetée sur le cul. J’ai même senti que je faisais partie du problème, car il y a des histoires que je savais depuis longtemps…

Vous vous êtes senties coupables ?

IO : Oui. Il y a aussi des problèmes de consommation et de brosses dans tout cela. On se dit : ah, bien lui il est pété et il a toujours été comme cela… J’ai eu un grand examen de conscience.

MPL : Cela fait partie d’un casting qu’on excusait. Avec le recul, je n’aurais pas dû accepter certaines choses sous prétexte que telle personne est comme cela, car il est libertin et sur le party.

DPR : En même temps, comme fille, c’était normal de se dire en début de carrière : bien, je suis qui pour dire à telle personne quoi faire ?

MPL : Braves et trop rares sont les filles ou gars qui dénoncent. En début de carrière, tu te dis que ton boss va protéger l’artiste qui rapporte de l’argent avant toi qui peut se faire remplacer par 150 personnes qui rêvent d’avoir ta job qui est sans filet social.

IO : Cela crée de la soumission.

Et il y a le mythe du fameux « sex, drug and rock’n’roll »

DPR : Mais il y a moyen d’avoir du sexe de manière consensuelle ! Après des shows, il y a PLEIN de filles consentantes qui n’attendent que cela.

MPL : Certains artistes sont sur leur piédestal et pensent que personne ne peut leur résister. Ils ont beaucoup d’ego et un grand sentiment d’impunité.

IO : C’est une grosse culture à briser. Surtout dans les milieux rock et hip-hop. Ce sont des cliques. Des milieux plus durs et de party. Tu fais des shows dans des bars et pas à la Place des Arts. Les spectateurs s’attendent à ce que les groupes se « défoncent » sur scène sinon c’est plate.

Racontez-moi le sentiment qu’une jeune femme de 25 ans peut avoir quand elle commence à travailler dans l’industrie de la musique.

DPR : C’est un rêve ! Quand j’ai commencé chez Indica, j’arrivais de Rimouski et je travaillais pour le band que j’écoutais au secondaire, Grimskunk.

MPL : J’ai un tatou de Grimskunk ! C’est vrai que c’est un rêve de l’extérieur. Tu vas voir des shows, tu rencontres plein de gens dans des contextes festifs. Ça devient une prolongation de ta job de sortir tard et de faire vivre la fête.

IO : C’est un mode de vie. Et c’est définitivement une passion quand tu gagnes juste 25 000 $ par année !

DPR : Les femmes qui sont [à l’aise] dans leur carrière pour pouvoir dénoncer des choses sont rares.

C’est donc positif toute la vague de dénonciations des derniers jours ?

MPL : Oui. Des gars ont eu peur. Il y a eu beaucoup de remises en question. J’ai eu des appels de gens avec qui je n’avais pas travaillé depuis longtemps qui voulaient juste savoir si tout était cool. […] Je pense que des choses vont changer. Et tant mieux. Cela va être correct de dire que des choses ne sont pas acceptables.

Est-ce que des accusations ont parfois dégénéré ?

DPR : J’ai vu des histoires d’ex et de trompage, mais j’ai l’impression que Victims Voices Montreal (dont la page Instagram a fermé) faisait un vrai travail pour filtrer les témoignages.

MPL : Il faut parfois faire attention… Il y a des zones grises, des règlements de compte, des débuts de carrière, des histoires où tu t’es amouraché de quelqu’un et que cela ne tourne pas comme tu veux. Mais outre les inconduites sexuelles, il y a aussi beaucoup d’intimidation dans le milieu…

IO : C’est très rough ! Les gens ont tellement d’ego. Ça parle souvent à coup de sacres. On te demande un rapport à 16 h 30 par texto pour le lendemain. Il y a de l’abus de pouvoir toxique.

Que pensez-vous des étiquettes qui se sont dissociées rapidement de certains artistes ?

IO : Elles savaient que des artistes avaient des comportements reprochables. Il y a des artistes qui ne sont pas nécessairement des agresseurs, mais qui sont des prédateurs. Il y a des choses qui ne sont pas illégales, mais qui ne sont pas tolérables.

DPR : Les gens qui gèrent les labels ont appris la gestion sur le tas.

IO : Ce ne sont pas des gestionnaires à la base.

MPL : Et c’est rare qu’il y a des départements de ressources humaines.

Q : Il faut dire que la musique est un petit milieu…

MPL : C’est un milieu où les gens sont très proches et amis, où il y a peu de compétition entre les labels. Faire un « statement » dans ta famille, ce n’est pas facile. Tu sais que tu vas briser des liens.

Des solutions ?

IS : Il faut que les entreprises se dotent de programmes. Il faut des mesures structurantes.

DPR : Pourquoi c’est dans le communiqué de l’ADISQ que j’ai appris l’existence de L’Aparté ? [Le guichet unique indépendant, confidentiel et gratuit destiné aux artisans du milieu culturel qui sont victimes de harcèlement ou d’inconduite sexuelle, géré par Juripop.]

IO : Moi non plus, je ne savais pas c’était quoi. Cela montre que ce n’est pas une priorité. […] Il faudrait aussi une parité sur les conseils d’administration.

DPR : Des cercles de discussion, des ateliers…

MPL : Avec des gens influents qui sont obligés d’être présents.

DPR : Tu as des subventions de la SODEC ou de Musicaction, tu es obligé de suivre une formation sur le harcèlement et les inconduites adaptée au milieu de la musique.

IO : Il y a un label torontois, Royal Mountain Records, qui met une partie de ses revenus dans un genre de fonds pour de l’aide psychologique. Ça, c’est une solution concrète ! Il faut du tangible et de vrais « safe spaces »

> Consultez le site de Royal Mountain Records

DPR : Il pourrait y avoir un genre d’ombudsman.

IO : Bonne idée !

Et l’ADISQ ?

DPR : C’est cher être membre de l’ADISQ et elle défend surtout le rôle des producteurs.

IO : Il faudrait peut-être un regroupement des labels indépendants. Les petites salles l’ont fait [avec l’Association des salles de spectacles indépendantes du Québec]. Pour qu’ils puissent se doter de ressources. Et l’ADISQ devrait elle aussi en mettre en place ou renforcer et mieux promouvoir celles qui existent déjà.

Conclusion ?

DPR : Je comprends des victimes d’aller sur Instagram au lieu d’aller à la police. Avec les réseaux sociaux, je suis contente de voir qu’il y a eu des témoignages de partout au Québec et pas juste à Montréal.

IO : C’est une bonne chose que cela sorte sur la place publique et de l’industrie.

MPL : Pendant que personne ne se voit et qu’il n’y a pas de spectacle, on fait le ménage et une belle remise en question. C’est lourd en ce moment, mais quand on va se revoir, les choses vont peut-être avoir changé.

IO : C’est le temps en ce moment de mettre des mesures en place. Il faut que ce soit une priorité. Ce n’est pas un problème de femmes, mais un problème de société et de culture.