Plusieurs voix légendaires, oui. Mais des instrumentistes afrodescendants ? Ils sont rares.

Catherine Perrin
COLLABORATION SPÉCIALE

Une étude de la League of American Orchestras, en 2014, estimait à moins de 2 % leur présence dans les orchestres américains. Le fait que l’actuel clarinettiste solo de l’Orchestre philharmonique de New York soit le premier Afro-Américain à occuper une chaise de soliste en 178 ans d’histoire de cette formation en dit long. Anthony McGill a de plus l’immense mérite d’avoir créé, fin mai, le mouvement de solidarité Take Two Knees, à la suite de la mort de George Floyd. Dans une vidéo, il joue America the Beautiful en solo, lentement, en mode mineur, puis pose les deux genoux au sol.

McGill a expliqué le détournement en mineur de cet hymne patriotique en soulignant que si la plupart des manifestants aiment profondément leur pays (alors qu’on essaie de faire croire le contraire), ils lui trouvent cependant un air triste par les temps qui courent… En suivant le fil #TakeTwoKnees, j’ai découvert des musiciens brillants, comme la flûtiste et compositrice Allison Loggins-Hull qui improvise sur We Shall Overcome.

On a aussi vu Allison et sa partenaire de Flutronix sur la scène des derniers Grammys. On peut la voir ici, dans un jam en coulisses avec Lizzo.

L’héritage musical afro-américain est amoureusement et brillamment cultivé dans le jazz, le blues et la musique pop. Pourquoi la musique de concert s’est-elle privée de ce patrimoine ? Le compositeur tchèque Anton Dvořák a créé sa Symphonie du Nouveau Monde à New York, en 1893. Le célèbre thème joué au cor anglais a la simplicité émouvante d’un spiritual.

Extrait de Symphony no9 « Du Nouveau Monde », de Dvořák

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Fasciné par ce qu’il découvre aux États-Unis, Dvořák affirme que les « mélodies nègres » (excusez la façon — bien de son époque — de nommer les spirituals afro-américains !) portent l’avenir de la musique américaine. Un peu plus tard, un jeune génie nommé George Gershwin semble avoir pigé : Rhapsody in Blue, puis son opéra Porgy and Bess, sont chargés de la force saisissante des musiques noires.

Extrait de Rhapsody in Blue, de George Gershwin

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Summertime, la mélodie la plus célèbre de Porgy (chantée ici par Ella Fitzgerald), est d’ailleurs devenue un standard, repris par de nombreux musiciens noirs.

Extrait de Summertime, interprétée par Ella Fitzgerald

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Porgy and Bess est cependant un cas spécial : avec nos yeux de 2020, on voit clairement un Blanc, Gershwin, s’approprier l’histoire dramatique de Noirs vivant dans la pauvreté et la violence. Le sujet est délicat, explosif même, mais je risque une proposition : il y a appropriation culturelle quand un artiste jouissant d’une position privilégiée utilise un bagage appartenant à un ou des artistes n’ayant pas les moyens ou l’occasion de se faire entendre. Le mot appropriation s’impose donc pour Porgy and Bess, même si en tant que Juif issu d’un milieu très modeste, Gershwin a traité son sujet avec ouverture et empathie. Mais si on ajoute qu’il a exigé dès le départ que tous les interprètes de son opéra, chaque fois que l’œuvre est montée, soient noirs, et que cette demande a permis à plusieurs chanteurs afro-américains de se faire connaître sur de grandes scènes, peut-être qu’on peut voir Gershwin comme un passeur ou un allié.

George Gershwin est mort avant d’avoir eu 40 ans. L’imprésario David Gockley, qui a contribué au succès de Porgy and Bess, estime que si le compositeur avait vécu 30 ans de plus, le cours de la musique américaine aurait pu changer. Son legs aurait été si important qu’il en serait devenu incontournable.

Peut-on croire que Gershwin aurait ouvert des portes aux jeunes compositeurs afro-américains, concrétisant la vision de Dvořák ? J’ai soumis la question à Alex Benjamin, musicien d’origine haïtienne, actuel chef de contenu à ICI Musique. « La question de Gershwin est embêtante. Spéculer sur l’impact qu’il aurait pu avoir s’il avait vécu plus longtemps, c’est encore une fois dire que le Noir a besoin du Blanc pour se faire reconnaître. Dans sa musique, Gershwin reste un peu en surface, comparé à certains compositeurs noirs qui utilisent, à la même époque, leur patrimoine dans une musique symphonique puissante. Je pense à Florence Price, William Grant Still ou William Dawson, entre autres. On aurait aimé que ceux-ci aient le même rayonnement que Gershwin. Énormément de choses ont joué contre un mouvement de composition noir : le racisme, certainement, mais peut-être au moins autant la dictature de l’avant-garde. »

À ce sujet, Alex Benjamin rejoint l’historien et auteur américain Joseph Horowitz, selon qui le désir d’être « moderne » éloignait les compositeurs du XXe siècle de toute référence populaire.

> Lisez le texte de Joseph Horowitz (en anglais)

La prophétie de Dvořák, slave bohémien inspiré par son amour du nationalisme culturel, est balayée du revers de la main. Les grands modèles européens étaient élitistes et assez cérébraux merci ! S’inspirer de trop près du jazz, c’était ne pas pousser la démarche de composition assez loin. Oui, l’expression « complexe du colonisé » vient à l’esprit… Voilà peut-être une piste pour expliquer ce rendez-vous manqué, pendant longtemps, entre la musique de concert et le riche patrimoine afro-américain.

Deux œuvres de compositeurs afro-américains à découvrir : The Seven Last Words of the Unarmed, du compositeur Joel Thompson, œuvre composée sur les dernières paroles de sept Afro-Américains tués par la police. Bouleversant.

> Regardez la vidéo

La Negro Folk Symphony, de William Dawson, composée en 1934. Le compositeur espérait qu’on en dise « ce ne peut pas être la musique d’un Blanc : seul un Noir peut avoir composé ça ». L’enregistrement date, mais l’œuvre percute.

> Écoutez Negro Folk Symphony