Pierre Lapointe, qui animera ce soir le Premier Gala de l’ADSIQ, martèle sur toutes les tribunes depuis une semaine que le gouvernement fédéral doit tout faire pour protéger la culture à l’ère de la consommation en ligne. « Ce n’est pas un artiste qui chiale ici, c’est le citoyen, disait-il la semaine dernière en entrevue à propos de son nouvel album Pour déjouer l’ennui. Il faut revoir notre façon de penser, et c’est urgent. »

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

La coprésidente de la coalition Sauvons notre culture et directrice général de l’ADISQ, Solange Drouin, est d’accord avec son animateur. « Je l’ai dit et je le répète : il n’est pas minuit moins cinq, il est minuit quinze. » Interrogée hier, elle voit d’un bon œil l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire.

« Justin Trudeau s’est engagé à réagir rapidement et à déposer un projet pour réviser la loi sur la télédiffusion et les télécommunications dans la première année de son mandat », rappelle-t-elle, ajoutant que les partis qui détiennent la « balance du pouvoir », soit le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique, sont tout à fait d’accord avec cet engagement.

Il est très probable que des gagnants ou des présentateurs de l’ADISQ, autant ce soir que dimanche lors du gala diffusé sur les ondes de Radio-Canada, emboîtent le pas à Pierre Lapointe dans le discours. Mais il n’y aura aucune action concertée, surtout que tout le milieu attend les recommandations du rapport Yale, qui sera déposé en janvier, et que le ministre du Patrimoine Pablo Rodriguez s’est engagé à respecter lors d’un grand débat sur la culture pendant la campagne électorale.

« Nous avons été consultés, nous attendons fébrilement le rapport et nous espérons avoir été entendus, dit Mme Drouin. D’après les échos que nous avons eus, je pense bien que c’est le cas, mais nous avons hâte de le lire. »

Des modifications à la loi pourraient donc obliger les fournisseurs et géants du web à contribuer à la création de contenu, tant en argent qu’en visibilité. C’est la plus importante demande du milieu culturel, qui aurait beaucoup plus d’impact que la taxe de 3 % qui a été promise, estime Solange Drouin, puisque cette taxe ne vient avec aucune obligation de réinvestissement direct en culture.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Solange Drouin, directrice générale de l’ADISQ

En septembre, nous avons analysé pendant une semaine les 10 000 chansons qui ont eu le plus de stream au Canada. Sur ces 10 000 chansons, 122 provenaient d’artistes québécois. Ce n’est pas beaucoup et ce chiffre permet de voir le poids qu’on a dans cet univers-là.

Solange Drouin, directrice générale de l’ADISQ

Des années de non-intervention ont mené à cette situation, croit Mme Drouin, et si rien n’est fait, rien ne changera. « La culture n’est pas un bien comme les autres, ça a un impact sur l’identité d’un peuple, et c’est une raison de plus pour agir rapidement », dit-elle, précisant que dès que le nouveau Conseil des ministres sera connu, des demandes de rencontre avec les acteurs-clés seront envoyées.

« Et je suis convaincue qu’on va les obtenir. Nous allons aussi rencontrer les autres partis. Mais ce qu’on a constaté pendant la campagne, c’est qu’il y avait une belle cohésion autour de cet enjeu. Je crois qu’on pourra aller au-delà de la partisanerie. »

Redevances

L’autre aspect important est évidemment celui des redevances, alors que l’ère de l’écoute de musique en ligne a fait chuter les revenus des artistes. Particulièrement les francophones, qui, dans le marché québécois, ne génèrent pas assez de stream pour que ce soit payant, les revenus oscillant entre 0,07 et 0,1 cent par écoute.

« Même à ça, pour 1 million d’écoutes, c’est à peu près 5000 $ qui revient à toute l’équipe », dit David Bussières du groupe Alfa Rococo. Par ailleurs, le porte-parole du Regroupement des artisans de la musique (RAM) estime que plusieurs des engagements libéraux pendant la campagne demeurent flous.

« Il y a plein de mesures concrètes, simples et évidentes, qui pourraient être appliquées parce que l’argent est là », dit-il.

« Des redevances pourraient être perçues sur l’achat d’appareils numériques. On pourrait le faire en modifiant la Loi sur le droit d’auteur. Ce ne sont que des exemptions dans la loi qui doivent être enlevées, qui ont été mises en place dans un autre contexte. »

Tout a basculé extrêmement rapidement, rappelle David Bussières.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

David Bussières et Justine Laberge, du groupe Alfa Rococo

Spotify, il y a cinq ans, c’est à peine si on en entendait parler ! Les lois n’ont pas suivi les modes de paiement, qui ont complètement dérivé vers l’abonnement. La rapidité du changement de modèle de consommation a complètement clenché le législatif.

David Bussières

Dans une série de capsules diffusées cet automne, le RAM explique que les gens n’ont jamais autant payé pour la culture – d’après leur estimation, en moyenne 130 $ par mois, ce qui inclut l’accès à l’internet à la maison, les données sur le téléphone, l’achat d’appareils et les différents abonnements à Netflix, Spotify ou Crave.

« Et 130 $, c’est conservateur. C’est drôle, parce que j’ai entendu dire pendant la campagne qu’on peut avoir du contenu culturel presque gratuitement aujourd’hui. Mais quelle mauvaise compréhension de la chose ! C’est fou comme le fait qu’on paye autant sinon plus qu’avant n’a pas été intégré. »

David Bussières retient lui aussi l’engagement d’agir rapidement pris par Pablo Rodriguez lors du débat sur la culture. « Tout sera dans le rapport Yale, mais on n’en connaît pas la teneur encore. C’est à voir comment ça va se concrétiser. »

Mais pour lui comme pour Solange Drouin, il n’est pas question de baisser la garde. « On ne veut pas détourner l’attention de cette belle lumière qui sera mise sur le talent lors du gala, dit Mme Drouin. On veut l’éclairer, mais on veut être réalistes aussi. C’est notre travail à partir de maintenant, et au lendemain du gala aussi. »