Corridor fait paraître ces jours-ci son troisième album en cinq ans, Junior. La sortie coïncide avec une réalisation de taille : le groupe montréalais est la première formation francophone à grossir les rangs de la mythique maison de disque Sup Pop.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Certains croient que, dans la vie, il ne faut rien forcer et laisser les choses se faire. D’autres représentent, par leur parcours, la preuve même que cette croyance a sûrement quelque chose de vrai. Les membres du groupe Corridor sont de ceux-là.

« Depuis nos débuts, on a juste pris les opportunités à notre portée. Et on en a eu de très bonnes », affirme Jonathan Robert, la voix principale du groupe.

Il n’est pas question ici de manquer d’effort et d’attendre que les choses se passent. Au contraire, la bonne fortune du quartet montréalais a tout à voir avoir leur dur labeur. Mais des occasions qu’ils n’avaient jamais espéré rencontrer leur sont récemment tombées dessus.

Comme leur récente signature avec le mythique label étasunien Sub Pop. Celui de Nirvana, The Beach Boys et The Shins. Aucune formation francophone avant eux n’avait pu se frayer un chemin jusqu’à la famille Sub Pop.

Pour un groupe qui a toujours évolué dans une pente « qui monte tranquillement », ce nouveau chapitre est un grand « high », raconte Dominic Berthiaume, bassiste et vocaliste co-désigné pour l’entrevue. Juste à côté, Julian Perreault (guitare) et Julien Bakvis (batterie) se sauvent de la besogne de répondre à nos questions, mais écoutent attentivement et acquiescent souvent. 

Pas d’attente

Les quatre gars de Corridor, que nous rencontrons à nos bureaux, exsudent la désinvolte « coolitude » du groupe rock. Chacun des musiciens a son propre style vestimentaire, du plus recherché, avec une pointe d’excentricité, à l’allure décontractée. Ils font preuve d’une certaine nonchalance, mais leurs regards et leurs réponses sont intéressés. Ils sont éloquents et manifestement passionnés.

Derrière nous, leur agent, Ouss Laghzaoui, se fait discret. Mais l’attention est portée sur lui lorsque l’on mentionne Sub Pop. Comment un groupe post-punk québécois s’est-il arrangé pour se faire remarquer (puis, se faire adorer) par ce label de Seattle ? « C’est lui », dit Dominic, en montrant Ouss du doigt. 

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Le groupe avait enregistré quatre démos. En tant qu’agent de tournée, à l’époque, Ouss les a fait parvenir à des festivals, des promoteurs. « Il nous a demandé si on voulait qu’il les envoie à d’autres gens qui pourraient nous être utiles », ajoute Dominic. Pas plus de détails. Mais les gars ont acquiescé, bien sûr.

Deux semaines après, Ouss leur dit que Sub Pop assistera à leur concert à New York. Une première surprise pour eux. « On n’avait pas tant d’attentes, on n’a jamais vraiment d’attentes », avoue Jonathan. Le groupe est géré indépendamment depuis son premier EP, en 2013. Pas de « grosse machine » non plus pour ses deux long play, Le Voyage Éternel (2015) et Supermercado (2017). Corridor n’avait jamais pris la peine d’essayer de se faire remarquer par des grands acteurs de l’industrie. Il n’avait jamais « visé si haut », affirme Dominic.

Les représentants de la maison de disque ont « trippé ». Quelques jours plus tard, Corridor a reçu une proposition de contrat de disque. La surprise ultime, raconte-t-il. « Et quelques mois plus tard, [Ouss] a été promu manager », lance Dominic en riant.

Alors que l’entente avec Sub Pop s’officialisait, le groupe a signé avec l’étiquette de disque Bonsound pour ses sorties au Canada.

Blitz artistique

Tout de suite après, les quatre gars se sont mis à travailler sur leur troisième album, sorti hier. C’était au début de cette année. Tout juste revenus de tournée, ils ont voulu « battre le fer pendant qu’il était chaud », dit Jonathan. 

Ils se sont eux-mêmes imposé une contrainte de temps. « On voulait un album à l’automne, donc il fallait qu’il soit prêt au printemps, explique Dominic. Ça faisait deux ans qu’on tournait avec le deuxième album. Pour continuer à faire des shows, il faut arriver avec du nouveau matériel, quelque chose à promouvoir. »

Corridor crée à partir de ses séances d’improvisation. Des idées en surgissent, les gars les enregistrent sur leurs téléphones et y reviennent plus tard pour les revisiter. Le canevas était là. Mais il restait encore à en faire des chansons. Et vite.

IMAGE FOURNIE PAR SUB POP

Junior, de Corridor

Mis à part quatre premiers démos (ceux à Sub Pop), le « gros » de Junior s’est donc fait en un rien de temps, dans l’empressement. Mais pas dans le bâclage. « Ça a permis plein de trucs spontanés, des idées qu’on a utilisées parce qu’on n’avait pas le choix, pas le temps de faire d’autres versions », raconte Jonathan. Un album plus instinctif et brut, moins poli, en est ressorti. Et c’est tant mieux, estime le chanteur.

Un troisième album, ça peut être confortable. C’est cool, dans un certain sens, de s’être mis en danger. Ça aurait pu être plus quétaine si on avait plus pris notre temps.

Jonathan Robert

Francophones à l’étranger

La musique de Corridor, ce rock alternatif/post-punk difficile à vraiment décrire, est riche. Pleine de guitares. Pleine de mélodies. Dans ce dernier album, surtout, les « riffs » se répètent et se prolongent tout le long des chansons, au-delà des paroles. D’ailleurs, les paroles elles-mêmes, la voix surtout, font partie de la ligne instrumentale. « C’est très musical, ce qu’on fait, dit Jonathan. Pas que les paroles ne sont pas importantes, mais ce n’est pas là que l’attention est mise. » 

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C’est sûrement pour ça, d’ailleurs, que leur son voyage si bien, estiment Jonathan et Dominic. Julien et Julian acquiescent vigoureusement. Oui, c’est la musique qui passe avant tout et c’est surtout pour ça que ça fonctionne pour eux à l’étranger. 

Ils parlent français, pourtant l’Europe non francophone leur fait de plus en plus de place. Depuis 2018, les États-Unis aussi (le festival SXSW, qu’on leur conseillait d’éviter, a été un tournant pour les rencontres avec d’autres artistes ainsi qu’avec le public). 

Ironiquement, c’est chez eux qu’ils percent le moins. À Montréal, pas de problème. Mais dans le reste du Québec, « pas grand monde s’intéresse au genre de musique qu’on fait », dit Dominic – « sans vouloir généraliser ; il y a des exceptions », précise Jonathan.

Alors Corridor poursuit son bout de chemin international. Son arrivée chez Sub Pop saura sûrement lui donner un élan considérable.