Mezzanine, troisième album de Massive Attack, a causé une onde de choc à sa parution en 1998. Deux décennies plus tard, ce groupe emblématique du trip-hop revisite sur scène ce disque sombre, tendu et sensuel à l’influence tentaculaire. La Presse creuse son impact à l’occasion du concert prévu samedi, au Centre Bell.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

1991

IMAGE FOURNIE PAR CIRCA/VIRGIN

Blue Lines, premier disque de Massive Attack, est paru en 1991, avant l’explosion du grunge. 

Septembre 1991. Metallica vient de publier son « black album ». Nirvana lance Nervermind. Dans les deux cas, le succès sera monstrueux et dévastateur. On ne le sait pas encore, mais Kurt Cobain sera mort dans moins de trois ans. On ne devine pas non plus que Metallica et le heavy métal n’auront plus jamais une telle résonance populaire et commerciale. Loin de tout ce bruit et cette fureur, dans une ville anglaise pas encore reconnue pour sa scène musicale, Bristol, une révolution musicale est en cours : en avril, Massive Attack a sorti un disque stupéfiant et visionnaire : Blue Lines.

Sources

Robert « 3D » Del Naja, Grant « Daddy G » Marshall et Andrew « Mushroom » Vowles, fondateurs de Massive Attack, ont débuté au sein du collectif The Wild Bunch. Deux autres pointures de la musique anglaise — Tricky et Nellee Hooper (Soul II Soul, Björk, etc.) — complétaient ce sound system multiculturel. « L’influence jamaïcaine, la culture reggae et dub, est vraiment plus importante que ce que j’entendais [quand j’étais plus jeune], dit le réalisateur et compositeur Philippe Brault. C’est aussi un band qui représente la sortie des années sombres de Thatcher en Angleterre. […] C’est très glauque, mais d’une façon libératrice. Tu sens la déprime et la volonté de s’en sortir. » Happé par la dance britannique alors qu’il était DJ sur la Main, James Di Salvio (Bran Van 3000) ajoute que « l’ADN de Massive Attack, c’est pas mal la dance de la fin des années 80 et du début des années 90 », citant Soul II Soul et Neneh Cherry.

Le choc Mezzanine

« Mezzanine, on l’a acheté en tournée aux States au début de notre ouragan et on l’a écouté dans le tour bus. C’était fort ! s’exclame James Di Salvio. Se retrouver en tournée avec eux quelques mois après, c’était un grand moment. » Ce qui suscite l’admiration à propos de Mezzanine, c’est la qualité de sa réalisation, ses subtilités, ses jeux de stéréophonie et le fait qu’il n’a pas vieilli. « Ça pourrait totalement sortir aujourd’hui », estime François Lafontaine (Karkwa, Galaxie, Marie-Pierre Arthur). « C’est le genre de disque qui a converti beaucoup de gens qui écoutaient du grunge et du rock alternatif à des musiques plus produites, croit Philippe Brault. Ça nous a ouverts à une façon de voir la musique qui nous a probablement permis d’aimer plus le hip-hop et la musique électronique. »

Innovateur ? Oui, mais…

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Je ne suis pas prête à dire que Mezzanine est un album innovateur, dit Misstress Barbara, photographiée en 2013. Si on veut parler d’innovation, c’est Björk. »

« Je ne le trouve pas mauvais, il est très riche, il puise dans tous les styles, mais je ne suis pas prête à dire que c’est un album innovateur », dit Misstress Barbara, qui n’a jamais été fan de ce disque. Dummy de Portishead (1994) a « vraiment ouvert des portes », selon la DJ et compositrice. « Si on veut parler d’innovation, c’est Björk », ajoute-t-elle. Deux anciens du collectif The Wild Bunch, rappelons-le, figurent parmi les collaborateurs de la fée islandaise : Nellee Hooper (Debut et Post) et Tricky (Post). François Lafontaine loue le travail de texture « absolument incroyable » de Mezzanine. « Tout ce qui, normalement, est en arrière-plan est ramené en avant et ça me plaît beaucoup », dit-il. Le claviériste et réalisateur est toutefois d’accord avec Misstress Barbara : « J’ai toujours trouvé que ce disque était une réponse à Dummy de Portishead, qui était tellement magistral à tous les niveaux. »

Le concert Mezzanine 2019

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Massive Attack au Centre Bell en 2010

Shaun Bronstein (imprésario de Suuns, Murray A. Lightburn et quantité d’autres groupes montréalais) a vu Massive Attack pour la première fois au cours de la tournée Mezzanine originale, il y a 20 ans. « J’ai été soufflé par la production sonore, la diversité des musiques et des interprètes », se rappelle-t-il. Pas question pour lui de rater la version 2019. Elizabeth Fraser, la voix de Teardrop et de Black Milk, accompagne le groupe, tout comme l’interprète d’Angel, Horace Andy. Robert Del Naja s’est chargé de la conception visuelle de ce concert au cours duquel le groupe revisite ses plus grands morceaux et s’offre notamment des reprises de Bauhaus (Bela Lugosi’s Dead) et de The Cure (10:15 Saturday Night).

Le legs

L’influence de Massive Attack s’entend nettement sur le dubstep de Burial. « Il n’y a pas de James Blake sans Massive Attack », estime par ailleurs Philippe Brault. Marc Coiteux, réalisateur et mélomane, envisage Massive Attack comme « une force gravitationnelle » qui, à travers ses multiples collaborations, a permis à plusieurs artistes de cristalliser leur talent ou de se renouveler : Radiohead et Thom Yorke, ainsi que Damon Albarn (Blur), font partie de ces artistes qui ont été « contaminés » — positivement, s’entend — par les gars de Bristol, selon lui. Au-delà du son de Massive Attack, il croit que c’est sa manière d’avancer en se nourrissant autant de musiques diverses que d’arts graphiques qui a pu inspirer des créateurs plus jeunes. « Pour moi, ce groupe est un gros véhicule culturel », résume-t-il. James Di Salvio ne nie pas que Bran Van 3000 s’en est beaucoup inspiré. Au contraire. « On a pris notre influence Massive Attack, lance-t-il, et on a mis notre côté country dessus ! »

Au Centre Bell, le 14 septembre, 20 h.