Les titres de chansons en katakanas, listés au pied de la chanteuse Ronnie Yoshiko Fujiyama, attirent l’attention des spectateurs massés devant la scène du bar Au diable rond, à Rouyn-Noranda.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

C’est que le Festival de musique émergente (FME) accueillait, vendredi et samedi, le band garage japonais The 5.6.7.8’s, devenu mythique après son apparition dans une scène mémorable de Kill Bill, de Quentin Tarantino.

À l’image de cette présence nippone remarquée, le festival tisse de plus en plus de liens à l’extérieur du Québec. Pas moins de 13 projets internationaux étaient à l’honneur lors de ce 17e rendez-vous. Des artistes du Japon, donc, mais aussi des États-Unis, de la France, de la Belgique, du Chili et de la Suisse – The Young Gods, KT Gorique et Le Roi Angus –, ceux-là invités dans le cadre d’une entente de réciprocité avec le festival Label Suisse.

Pour garnir sa banque d’artistes de partout, le FME peut dire merci à des ambassadeurs loquaces et dévoués. La communication avec les musiciennes de The 5.6.7.8’s a été ardue, pour dire peu, mais elles ont su nous orienter vers l’entremetteur Bloodshot Bill, homme-orchestre montréalais.

C’est en grande partie grâce à lui si le trio japonais, qu’il a rencontré en concert, a fait le valeureux voyage. « Ça fait trois ans que je leur demande de venir, mais elles n’étaient jamais disponibles, dit le crooner rockabilly. Cette année, ça a fonctionné. » 

Je suis très picky quand il est question de musique, alors quand j’aime un projet, je veux le défendre.

Bloodshot Bill

Le vétéran a invité d’autres amis, les solides rouquins du groupe new-yorkais The Televisionaries, à mettre la table lors des deux soirées vintage, parmi les plus réjouissantes du festival cette année.

Comme bien d’autres, le groupe électro-rap Glauque, de Namur, n’a pas rechigné à faire une vingtaine d’heures d’avion et de voiture. L’agent du band belge, fidèle festivalier depuis une décennie, a tenu à programmer le prometteur quintette. « Il ne nous a pas donné trop de détails [sur l’emplacement], rigole le claviériste Aadriejan Montens. Il a juste dit qu’on allait au Canada, et a attendu qu’on ait les billets. »

PHOTO LOUIS JALBERT, FOURNIE PAR LE FME

Le groupe électro-rap Glauque, de Namur

Lors de notre rencontre, les cinq Belges venaient tout juste de mettre la main sur des manteaux d’automne, visiblement surpris par la chute de température entre Montréal et Rouyn-Noranda.

« Dix heures de route, on n’est pas habitués à ça, lance le musicien. En Belgique, tout est proche. »

Blague à part ou presque, les gars sont ravis de leur expérience. Ils vantent particulièrement les « patates rissolées » et la « bienveillance » des Québécois.

Affaire d’affaires

Les relations hors Québec du FME ne concernent pas seulement les artistes, mais aussi les professionnels de l’industrie et les médias, tous invités aux frais du festival et de l’Association touristique régionale de l’Abitibi-Témiscamingue.

Dans l’autobus qui nous menait de l’aéroport au cœur de la manifestation musicale : des blogueurs d’Ottawa et de Calgary, le directeur du Printemps de Bourges, une programmatrice française…

« Le festival ressemble de plus en plus à un showcase pour les pros de l’industrie européenne », note Félix B. Desfossés, journaliste et observateur privilégié de la scène musicale abitibienne.

Jenny Thibault, cofondatrice et programmatrice du FME, sort de sa poche des notes manuscrites qui datent de peu avant la création du festival, en 2003, qu’elle a retrouvées dans ses archives.

Deux arguments ressortaient pour caser l’événement en septembre : organiser un gros party de la rentrée pour les étudiants et prolonger la saison touristique. C’était oublier une composante désormais essentielle de l’événement. « On s’est vite aperçus que les producteurs étaient disponibles. Ils avaient le temps de venir faire des découvertes québécoises. On n’avait jamais pensé à ça. Et les pros nationaux viennent parce qu’ils savent que les pros internationaux sont là. »

Dans une petite ville, les gens sont pognés ensemble. À Montréal, souvent, les professionnels vont rentrer chez eux à la fin de la journée. Il y a cet esprit-là, ici : tu ne peux pas te sauver.

Jenny Thibault

Les programmateurs, poursuit-elle, peuvent voir au FME « un polaroïd des meilleurs projets de l’année ». Elle cite l’exemple de Vincent Roberge, alias Les Louanges, qui a été « booké partout en Europe » après son passage à Rouyn-Noranda, l’année dernière.

Près de 70 représentants étrangers de l’industrie du disque et du spectacle arpentaient la ville, ce week-end, pour dénicher la prochaine perle ou développer des partenariats interfestivals.

Tournés vers Rouyn

Des journalistes internationaux sont aussi friands de ce condensé musical de fin d’été. Une quinzaine d’entre eux, venus du Royaume-Uni, de la France ou encore des États-Unis, ont répondu positivement à l’invitation des organisateurs.

Le spécialiste du hip-hop Mehdi Maïzi, qui a notamment officié sur les ondes d’OLKM et de France 4, fait partie du lot. « Pour être honnête, je ne connaissais ni la ville ni le festival », dit celui qui s’intéresse de plus en plus à la scène hip-hop québécoise.

FouKi, Loud et Alaclair Ensemble, présents au FME, sont tous passés à son micro lors de séjours en France.

Avant, il n’y avait pas de rap dans les festivals, mais depuis quatre ou cinq ans, ça a changé. Je reçois de plus en plus d’invitations. Ça fait plaisir.

Mehdi Maïzi

Le journaliste français a notamment été invité à animer une table ronde sur le hip-hop pour la radio événementielle CFME.

L’énergie et les fonds investis pour attirer tout ce beau monde en Abitibi, et lui faire vivre une expérience inoubliable – prise en charge, sorties culturelles, excursions en plein air –, s’inscrit notamment dans une campagne soutenue pour intéresser de futurs immigrants à la région.

« Pendant tout un week-end, les caméras sont braquées ici, et le FME devient une vitrine pour vendre la ville de Rouyn-Noranda et ses environs, explique Félix B. Desfossés. Il faut savoir qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre dans la région. Il y a quelque chose comme 10 000 postes à combler, alors on veut attirer des gens de partout. »

Dans les restaurants ou aux portes de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, les jolis accents semblent montrer que l’opération séduction porte ses fruits. Il faut ainsi comprendre que le FME n’est pas qu’un festival de musique ; c’est un projet abitibien offert au monde entier, pour un week-end ou pour la vie.

Les frais de transport liés à ce reportage ont été payés par le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue et l’Association touristique régionale de l’Abitibi-Témiscamingue.