Marie-Andrée Mercier est une admiratrice récalcitrante de Patrick Bruel. Le chanteur français est son « plaisir coupable » depuis de nombreuses années. Elle connaît toutes les paroles de ses chansons depuis que, toute jeune, elle a reçu en cadeau son premier album, sur cassette.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

L’été dernier, en écoutant à ICI Musique l’émission de Jean-Sébastien Girard, JS Tendresse, elle a décidé d’assumer sans complexe son affection pour la musique de Bruel. Elle a acheté deux billets pour le spectacle du Français au Centre Bell, le 6 novembre, question de le voir pour la première fois sur scène, et a invité sa sœur à l’accompagner.

Or, peu après cet achat, de premières allégations d’inconduite sexuelle visant Patrick Bruel ont été révélées en France. Marie-Andrée a ressenti un malaise. « Pour moi, dit-elle, la présomption d’innocence est quelque chose d’important. Nous sommes chanceux de vivre dans un système où elle existe. N’en demeure pas moins que j’étais troublée. »

PHOTO VALERY HACHE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Patrick Bruel fait face à des plaintes pour harcèlement, exhibition ou agression sexuelle.

Se sont ajoutées récemment d’autres plaintes (pour harcèlement, exhibition ou agression sexuelle) de la part de présumées victimes de Patrick Bruel. Marie-Andrée a consulté des amis, puis a décidé, en accord avec sa sœur, de boycotter le spectacle de son idole de jeunesse. « Je ne me sentais pas à l’aise d’aller applaudir cet artiste, dit-elle. J’avais acheté mes billets avec une envie d’aller hurler ses chansons sans aucune gêne. Je n’aurais pas été capable de le faire en sachant ce que je sais. »

Marie-Andrée Mercier a écrit au promoteur evenko afin de savoir s’il était possible, dans les circonstances, de se faire rembourser ou échanger ses billets. Ce n’était pas possible. « Je ne suis pas riche, mais j’assume parfaitement ces 144 $ jetés à la poubelle », me dit-elle. 

En effet, malgré les allégations contre Patrick Bruel, les politiques de remboursement d’evenko demeurent les mêmes, m’a-t-on confirmé hier. Bref, en l’occurrence, les spectateurs n’ont pas le droit de se faire rembourser.

Marie-Andrée Mercier est loin d’être la seule à qui le spectacle de Patrick Bruel pose un dilemme moral. Plusieurs dizaines de lectrices – le public de Bruel étant majoritairement féminin – m’ont contacté hier, à la suite de ma chronique sur le passage de l’artiste au Centre Bell et au Centre Vidéotron, dans la foulée des témoignages de cinq plaignantes françaises. Les spectacles de Bruel leur posent un cas de conscience. Elles auraient préféré qu’ils soient annulés.

« Patrick Bruel a déjà déclaré qu’il est non coupable, m’explique de son côté la représentante du chanteur au Québec, Narimane Doumandji. La justice mène son enquête et fait son travail. Il ne s’exprime pas dans les médias, parce qu’il respecte l’enquête en cours. Malheureusement, ça ne va pas à la même vitesse que les médias. Entre-temps, il faut respecter le principe fondamental de la présomption d’innocence qui est à la base de notre système de justice, malheureusement de plus en plus bafoué. »

Pourquoi alors ne pas avoir repoussé la date des concerts ? « Après mûre réflexion et discussions avec l’artiste, dit sa porte-parole québécoise, nous avons, lui comme nous, décidé d’honorer nos engagements et de respecter les fans qui attendent de voir Patrick Bruel “performer” et qui le suivent depuis plus de 30 ans ici au Québec. Nous avons choisi de respecter le public. Comme il l’a fait la semaine passée à Nantes, Rennes, Rouen, Caen devant des salles plus qu’enthousiastes. »

Si les gens ne veulent pas voir un artiste en spectacle, ils n’ont qu’à ne pas acheter ses billets, m’ont écrit quelques lecteurs hier. Certes. Mais que faire lorsque ces billets ont été achetés bien avant que quiconque ne reproche quoi que ce soit à l’artiste ?

Élise Melançon, qui s’est procuré des billets pour le spectacle montréalais de Bruel avec deux amies, ne comprend pas pourquoi les spectateurs n’auraient pas la possibilité d’être remboursés. « Il y a une très forte probabilité que nous n’assistions pas au spectacle et il recevra quand même notre argent, dit-elle. C’est vraiment très décevant. »

Certaines lectrices ont contacté la billetterie du Centre Bell, du Centre Vidéotron ou de Ticketmaster afin de s’informer de leurs politiques de remboursement. « Je ne veux absolument pas l’encourager, ni perdre le montant investi dans les billets », dit Karine, qui croit qu’on ne peut ignorer les témoignages des présumées victimes. Elle résume le point de vue de plusieurs autres.

« J’avais un billet pour aller le voir, mais je serais incapable d’aller l’applaudir », dit Anne. « J’ai acheté un billet en mars dernier, m’explique Diane. En achetant mon billet, je ne cautionnais pas ce genre de comportement. » Quelque 8500 billets ont été vendus pour le spectacle de Bruel à Montréal, le 6 novembre, et un nombre semblable à Québec, trois jours plus tard.

Francine a payé 184 $ pour un billet au Centre Vidéotron. « J’étais très heureuse de voir ce spectacle lors de mon achat en février, m’écrit-elle. Maintenant, c’est un poids sur mes épaules. Par solidarité pour ces femmes, je n’ai aucune envie de voir le spectacle et je ne peux pas vendre mon billet, qui n’est plus très populaire. »

Luce a de son côté acheté cinq billets pour le spectacle de Bruel à Québec, pour un total de 815 $. « Sachez que je n’assisterai pas au spectacle quoi qu’il advienne », me dit-elle. Elle s’attendait à plus de considération pour les victimes alléguées et pour les clients qui désirent se faire rembourser. « Je leur ai dit que je trouvais inacceptable qu’ils n’acceptent pas de rembourser ceux qui ne désirent pas cautionner cette situation et qui ne veulent plus assister à ce spectacle. Par principe, il est hors de question pour moi d’aller à ce spectacle. »

D’autres ont plutôt choisi d’aller voir le spectacle afin de ne pas perdre la somme investie. « J’ai deux choix : jeter mes billets ou bien y aller, mais faire profil bas comme spectateur et ne pas applaudir ou chanter sur aucune de ses chansons. Quel impact ça pourrait avoir si tous les spectateurs faisaient la même chose ? » se demande Jean.

Comme moi, Rachel s’attendait depuis quelques semaines à ce que le spectacle de Patrick Bruel soit reporté. « À une semaine du spectacle, je dois me résigner, dit-elle. J’irai voir mon chanteur préféré (depuis 1993) avec un certain dégoût. » Aurait-elle acheté un billet aujourd’hui, à la lumière des plus récentes allégations ? « Heu… non, vraiment pas », répond-elle. On peut la comprendre.

Lucie, elle, a un autre problème, du même ordre. Elle a acheté deux billets pour le spectacle d’Éric Lapointe le 16 novembre à la salle André-Mathieu de Laval. « Comment applaudir quelqu’un accusé de voies de fait ? demande-t-elle. Il dit vouloir donner ses spectacles car il aime ça autant que ses enfants… Que fait-il de nos sentiments d’y assister ? »

Il s’agit, il me semble, de très pertinentes questions.